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Jean Charles s’en va

Jean Richer

Les marécages s’enfoncent, embrumés et opaques. Les villes, Houma, Lafourche, on les traverse un jour.
On roule jusque Isle de Jean Charles, sur le bord du Golfe du Mexique, une île accidentelle et continentale et dérivée, née d’une dislocation, d’une fracture. Une terre désolée qui survit à l’engloutissement, au bout des bayous. Pour y accéder, il n’y a qu’une seule route qui perd régulièrement la bataille contre les éléments. Ensuite s’alignent de pauvres maisons de bois.
Quatre miles plus loin, le bitume disparaît, rompu par les eaux définitives. Un rectangle de terrain vague résiste tant bien que mal, ceinturé par un rideau de saules dépenaillés. Il y a, underground, la circulation du gaz et de la chimie en général, et il y a les champs pétrolifères.
Zone rurale et fourbue, plate comme un plongeoir.

Katrina – Isle de Jean Charles, Louisiane », Frank Smith (Attente éditions, 2015)

Au bout d’un monde

Une route étroite relie l’Isle de Jean Charles au reste de la Louisiane. La Nouvelle Orléans est à une heure et demie de route. L’Île Saint Charles ? Une fine bande de terre de 3 kilomètres de long sur 400 mètres de large. La route, construite en 1953, est souvent impraticable en raison des vents violents, des marées et des tempêtes et les habitants amérindiens de l’île se trouvent souvent isolés. Pourtant, ils sont fiers de leur île : « C’est là où nos ancêtres ont survécu après avoir été déplacés par les politiques de l’époque de la loi sur l’enlèvement par les Indiens et où nous avons cultivé ce qui est devenu un élément unique de la culture de la Louisiane ». Jusqu’à 700 familles vivaient ici au début des années 1900. Aujourd’hui, il n’en reste que 25.

Subsidence, ouragan, drainage…

L’Isle de Jean Charles est en train de disparaître. En plus de l’enfoncement progressif des terres côtières dans l’océan rencontré dans de nombreux deltas, les ouragans – tels que Katrina en 2005 – érodent régulièrement les terres émergées des marais et introduisent un excès d’eau salée dans les zones humides. Il faut savoir que le sud de la Louisiane possède l’un des taux de perte de terres les plus élevés au monde. Au moins 2 000 kilomètres carrés de marais ont disparu en un siècle, l’équivalent d’un terrain de football toutes les heures. Pourtant, les ouragans ne sont pas nouveaux dans la région. Mais ils font désormais davantage de dégâts car n’y a plus de « barrier islands » pour protéger l’Isle de Jean Charles longue autrefois d’une quinzaine de kilomètres de long jusqu’à la mer.

À partir des années 1920, le Mississippi et les autres rivières du delta ont été canalisés par des digues et autres systèmes de dérivation des eaux afin de réduire les risques d’inondation. Ces dispositifs ont entraîné une diminution spectaculaire de la charge sédimentaire qui constituait la base de l’accrétion et de la régénération des marais existants. De plus, il suffit de regarder une photographie aérienne pour comprendre comment l’industrie pétrolière et gazière a modifié les lieux : le marais est lacéré de canaux dragués pour le transport maritime et les oléoducs. Ces canaux apportent de l’eau salée du golfe du Mexique qui salinisent les marais. Ces mêmes canaux favorisent les intrusions d’eau durant les ouragans et les tempêtes et facilitent de fait l’érosion. Toutes ces perturbations ont diminué la biodiversité végétale et animale dans les marais, ce qui a eu un impact très négatif sur la pêche pour les communautés autochtones.

L’élévation du niveau de la mer dû au réchauffement climatique est dès lors vécue comme le coup de grâce. Les prédictions scientifiques pour la fin du siècle promettent, entre subsidence et montée de la mer, une augmentation de 2 à 6 pieds (de 61 cm à 1,83 m) de l’eau dans le golfe du Mexique. Pour donner une image, une élévation de 3,3 pieds (1,00 m) – issue d’un scénario plutôt clément – transformerait la Nouvelle Orléans en île et la banlieue de Bâton Rouge en villes côtières.

Extrait de « Isle de Jean Charles » de Emmanuel Vaughan-Lee

Un paysage naturel et humain en totale transformation

La Louisiane contient plus de 16 200 km2 de zones humides, soit 40 % de sa superficie. Or, ces zones humides font partie des écosystèmes les plus riches du monde car elles abritent une faune extraordinaire et elles sont un tampon naturel contre les ouragans. Elles fournissaient aussi 30 % de l’approvisionnement en pétrole des USA avant l’exploitation du gaz de schiste.

Face aux dégradations environnementales et aux dégâts des ouragans successifs, un vaste plan de protection à vu le jour avec le programme Morganza (Morganza to the Gulf Hurricane Protection Project) : un ensemble de digues, d’écluses et de portes anti-inondations conçu pour offrir une protection contre la submersion sur 100 ans à plus de 150 000 Américains ainsi que plus de 1 700 km2 de marais d’eau douce et salée. Seul problème, Morganza laisse de côté l’Isle à Jean Charles trop avancée dans le golfe du Mexique.

Ceux qui pouvaient quitter l’île l’ont déjà fait et la dispersion cette communauté tribale a totalement perturbé leurs coutumes. Au début des années 2000, il ne restait plus que 25 familles sur l’île. Leur chef, Albert Naquin (descendant direct du fondateur de la communauté qui a donné le prénom de son père à l’île), a décidé de reloger toute la communauté amérindienne afin d’en sauver la culture et les traditions : « Depuis plus de quinze ans, nous planifions une réinstallation tribale afin de rassembler notre peuple, de rajeunir nos modes de vie et de garantir un avenir à notre tribu. »

L’Île Jean Charles aujourd’hui

Un plan de réinstallation

En janvier 2016, le Département américain du logement et du développement urbain a octroyé à l’État de Louisiane 48,3 millions de dollars pour la réinstallation de l’Isle de Jean Charles. Un processus complexe a été mis en place, impliquant un large éventail de facteurs culturels, sociaux, environnementaux, économiques, institutionnels et politiques. L’équipe de l’Office of Community Development de l’État de Louisiane a mis l’accent sur l’autodétermination des habitants avec la promesse que « la nouvelle colonie reflétera les valeurs communautaires, les appartenances culturelles et les objectifs économiques de l’île de Jean Charles ».

La phase 1 – collecte des données et engagement – comprenait la sensibilisation et la mobilisation des résidents, ainsi qu’une étude préliminaire de l’utilisation des terres de l’île. Les nombreuses rencontres entre l’équipe du programme et les résidents ont permis de mieux comprendre les priorités et les valeurs des habitants. Si le renforcement de leur identité culturelle est importante, les valeurs diffèrent d’un individu à l’autre, et les 25 familles sont loin de constituer un ensemble homogène. La diversité de valeurs et des priorités individuelles est alors apparue importante dans le processus pour le développement d’une nouvelle communauté.

Pour la seconde phase – sélection de sites, acquisition foncière et planification générale -, l’État a mené une évaluation exhaustive des sites dans la paroisse de Terrebonne. En mai 2017, les habitants de l’île ont pu visiter les sites potentiels de réimplantation de leur nouvelle communauté. Suite au choix d’un des sites, les habitants ont choisi une équipe d’urbanistes pour élaborer un plan directeur comprenant la conception de la nouvelle communauté mais aussi la retraite structurée de l’Île de Jean Charles. Un comité composé d’habitants de l’île et des parties prenantes (des représentants de la Nation Houma Unie et de la Confédération des Biloxi-Chitimacha) s’est réuni tout au long du processus de planification pour assurer la liaison entre l’État et la communauté insulaire. L’État a organisé deux ateliers de conception au cours desquels les architectes et les résidents actuels et anciens ont exploré plusieurs options reflétant le mieux les valeurs et les priorités de la communauté.

L’État de Louisiane a acquis en 2018 le site choisi par les habitants : Evergreen, situé à environ 40 miles au nord de Isle de Jean Charles près de Schriever.

La phase 3 – développement et construction – en cours, voit la mise en œuvre du plan directeur avec l’obtention des autorisations administratives, la construction des bâtiments et infrastructures… tout en lançant un programme de formation de la main-d’œuvre locale et en aidant les habitants à s’établir dans la nouvelle communauté. Enfin, la phase 4 – vivre dans la nouvelle communauté – sera très importante. La relocalisation provoque de nombreuses inquiétudes parmi les habitants de l’île. Pour beaucoup, ce mouvement les éloignera de tout ce qu’ils ont toujours connu sachant que la communauté s’est constituée sur l’île depuis 1876.

La réinstallation des habitants de l’Île de Jean Charles est exemplaire dans la mesure où elle se fonde sur les désirs de la communauté et le bien-être des habitants. Elle s’adresse aux habitants actuels de l’île mais aussi à ceux qui l’ont quitté et qui désireraient rejoindre leur communauté. Le contexte tribal complexe (avec plusieurs appartenances communautaires) a conduit à une attention portée à chacun. Si cette démarche est possible avec un financement important destiné à seulement 25 familles, il semble peu réplicable à une échelle plus grande à moins, et ce serait très souhaitable, qu’un effort important de recherche soit fait pour garantir une écoute individuelle au sein d’une communauté plus vaste.

Pour aller plus loin

Les sites dont les citations sont issues :
Site officiel
Site de la communauté

Films en ligne :
Film militant « Can’t Stop the Water »
Court-métrage « Isle de Jean Charles » d’Emmanuel Vaughan-Lee

Jean Richer

Architecte, urbaniste et géographe, Ministère de la culture, DRAC Nouvelle Aquitaine

Après avoir été étudiant de Paul Virilio et diplômé de l’École spéciale d’architecture de Paris, Jean Richer s’est spécialisé en urbanisme. Il a été lauréat du Palmarès des jeunes urbanistes en 2010 pour son travail sur l’urbanisme temporel. D’abord chef de groupe « ville, innovation, architecture » au Cerema Normandie Centre, il est aujourd’hui architecte des bâtiments de France en Charente Maritime. De ces différentes expériences, il a développé une expertise sur les relations entre architecture, paysage et climat. Président de l’association Atelier de recherche temporelle, il vient de fonder avec Sophie Dulau, l’ONG Klima engagée dans l’adaptation littorale au changement climatique.

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