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La communauté des Tofinu et le système des acadja
Auteur·e : Alicia Juge

Paysagiste-conceptrice,

Passionnée par les littoraux, leurs patrimoines végétal et bâti, consciente de leurs fragilités et de leurs dynamiques, Alicia souhaite approfondir l’analyse et la compréhension de projets d’adaptation des rivages aux changements climatiques. Après plusieurs expériences en territoires insulaires, les Iles Scilly, La Barbade, La Réunion, elle souhaite aujourd'hui partir à la découverte de nouveaux horizons pour réfléchir et créer de nouvelles approches d'adaptation.



La communauté des Tofinu et le système des acadja


Autour du lac Nokoué, au sud du Bénin, la tribu des Tofinu vit sur l’eau depuis plus de quatre siècles. Cette communauté a su développer un mode de vie en symbiose avec son milieu, en construisant des habitats flottants qui s’adaptent aux variations de l’eau, mais également en créant un système d’aquaculture autonome, les « acadja ». Ce peuple, par son adaptation aux aléas climatiques et son adaptation symbiotique à son milieu, peut être perçu comme un exemple de résilience, surtout lorsque l’on sait qu’au cours des trente dernières années, 50% des forêts de mangroves côtières ont été détruites par la construction de fermes aquacoles.

©Roberte Audoueineix

Une communauté mythique

Les Tofinu, appelés « hommes de l’eau », sont venus s’installer autour du lac Nokoué, fuyant les razzias esclavagistes. La légende raconte que l’oracle aurait dit aux premiers réfugiés qu’ils ne trouveraient pas la paix tant qu’ils ne vivraient pas sur l’eau. Leur chef, le roi Agbogdobé, leur aurait alors montré le chemin en prenant la forme d’une grande aigrette pour s’envoler au-dessus des eaux sacrées du lac et chercher un endroit où installer son royaume. Après quoi, il se serait transformé en crocodile pour transporter son peuple sur son dos jusqu’à l’endroit qu’il avait choisi. C’est ainsi que serait née Ganvié, la ville lacustre la plus importante du lac, aujourd’hui baptisée la « Venise de l’Afrique », où le crocodile est devenu un animal sacré.

Les origines de l’acadja

À la suite de la création du chenal de Cotonou en 1885, le lac Nokoué est devenu salé par communication avec la mer. Cela a favorisé la prolifération des palétuviers et la formation de la mangrove. Les conditions éco-biologiques de cette mangrove auraient ainsi permis le développement d’une espèce de poisson appelée Tilapia. Un pêcheur du nom de Winsou venant du village Sê-Tchanhoué, ayant observé ce phénomène, aurait alors eu l’idée de planter des branches de palétuviers dans l’eau pour créer une sorte de mangrove artificielle en plein lac, favorisant la présence de poissons. C’est ainsi que la technique acadja serait née, elle a ensuite été perfectionné au fur et à mesure des années jusqu’à aujourd’hui. 

Une communauté vivant sur l’eau

Le lac Nokoué, situé au sud du Bénin, couvre une superficie d’environ 160 km2 en période de hautes eaux et s’étend parallèlement à la côte atlantique dont il est séparé par un cordon de sable brun. Le milieu saumâtre de ce lac est caractérisé par des interactions continentales et marines dues à des apports saisonniers d’eau douce et d’eau salée.

Ce lac constitue le bassin de vie « des hommes de l’eau » depuis plusieurs centaines d’années. Les Tofinu ont su y développer une civilisation de l’eau construisant des cités lacustres autour du lac et vivant des richesses que leur offrait ce milieu.

Ganvié, qui signifie « nous avons survécu », est une ville lacustre, presque « aquatique » faite de maisons construites en bambou et en teck, et pouvant accueillir plusieurs familles de pêcheurs. Cette architecture vernaculaire de maisons légères construites sur pilotis, au milieu de l’eau, permet ainsi aux habitants de s’adapter aux variations du niveau de l’eau. Traditionnellement, les cases ont une ossature constituée de pieux en bois sur lesquels viennent se fixer des branchages tressés ou des bambous ; elles sont surmontées d’un toit de chaume. Aujourd’hui, ce type d’habitat disparaît peu à peu, laissant progressivement la place à des constructions plus hétéroclites, aux toitures en tôle et aux murs en ciment.

La ville de Ganvié est un ensemble de onze villages organisés autour de canaux sur lesquels les habitants naviguent en pirogues. Cette ville flottante comprend un bureau de poste, une banque, un hôpital, une école, une église, une mosquée, un marché flottant, une place royale et quelques hôtels, bars et restaurants.

Le modèle des écosystèmes indigènes

Le mode de vie de cette communauté et leurs moyens de subsistance sont étroitement reliés à leur environnement. En effet, depuis 400 ans, les Tofinu ont su créer un système d’aquaculture entièrement autonome, basé uniquement sur l’utilisation d’éléments naturels du site.

La profondeur du lac oscille entre 40 centimètres et 3 mètres, le lac Nokoué est un environnement peu profond idéal pour le système d’aquaculture récifale « acadja ». En s’inspirant des habitats naturels, tels que les récifs et les forêts de mangrove, les Tofinu ont développé un système d’aquaculture, recréant des habitats qui peuvent accueillir un élevage de poissons fonctionnant en autosuffisance durant toute leur croissance.

Ce système d’aquaculture autonome permet le développement d’une microfaune et d’algues sur les fagots de branchages, source de nourriture indispensable pour les poissons. En outre, il attire des espèces qui vivent normalement dans la végétation naturelle des mangroves, des bords des rivières, des lacs de plaine inondable et des lagunes.

Les pêcheurs du peuple Tofinu ont réussi à créer une forme d’aquaculture exempte de pollution par les antibiotiques et les pesticides, en utilisant un dispositif frugal et créant un système récifal qui cultive sa propre nourriture. De plus, la production de ce système d’aquaculture autonome concurrence les rendements de l’aquaculture moderne.

Une forme de pisciculture en autosuffisance

La pêche est la principale source de revenus et d’activité sur le lac, le système d’aquaculture « acadjas » contribuant à 40% des prises de poissons. Ce système d’aquaculture est basé sur la construction d’enclos fabriqués à partir de branches coupées dans les forêts voisines.

Il existe plusieurs types d’acadjas qui ont évolué au cours des siècles. Le premier système qui a été mis en place s’appelle l’acadjavi. C’est un petit parc circulaire (5 à 10 m de diamètre) uniquement constitué de branchages. Lorsque l’utilisation de filets s’est généralisée, le système Ava a vu le jour permettant ainsi d’agrandir la taille de l’enclos. L’ava est un parc rectangulaire de 4 ou 5 ha mêlant branchage, filet et bambous.

Ce système de fagots de branchages resserrés est implanté dans le fond boueux des parties les moins profondes du lac Nokoué. Ces branches sont des rejets de souches de 2 mètres de hauteur environ. Avant la plantation, les branches sont trempées puis séchées pendant deux semaines pour réduire leur flottabilité. Ce système de branchage artificiel, similaire à une forêt de mangrove, fournit alors un habitat protecteur et des zones d’alimentation qui attirent la faune environnante. Un grand filet est ensuite enroulé autour des masses de branches pour éviter que les gros poissons ne s’échappent.

Grâce à ce dispositif basé sur le vivant, les poissons peuvent se nourrir des détritus et des algues provenant du bois en décomposition, de plus, ils sont protégés des autres prédateurs et peuvent se reproduire l’intérieur de l’enclos. Les poissons sont ensuite récoltés de deux façons : soit en une seule fois après douze mois, soit par une pêche sélective tout au long de l’année, à l’aide de filets dont les trous sont suffisamment grands pour permettre aux petits poissons de s’échapper. Ceux-ci peuvent occuper le reste du lac de manière sauvage et fournir l’occasion d’une pêche alternative.

Les poissons prélevés sont commercialisés tout au long de la période de l’exploitation mais sont aussi consommés directement par la famille des pêcheurs. Ce sont généralement les femmes qui sont chargées du commerce, pendant que les hommes réparent les enclos en remplaçant certains fagots détériorés. L’exploitation des Avas rectangulaires du lac Nokoué nécessite beaucoup de temps et de main d’oeuvre (24 personnes, 12 pirogues, 5 à 6 jours de travail).

Un système fragilisé  

Le système acadja repose sur un équilibre fragile et pourtant centenaire. Depuis peu, l’afflux de plus d’un million de personnes dans les trois villes situées autour du lac et l’utilisation croissante du système acadja, met en péril la symbiose entre le mode de vie et le système piscicole de la population des Tofinu autour du lac.

D’autre part, depuis que l’UNESCO a classé la cité de Ganvié patrimoine culturel mondial, l’afflux de touristes, de plus en plus nombreux, risque de nuire au maintien d’un système socio-écologique fragile.

Au fil du temps, ce système d’aquaculture contribue, malgré lui, au comblement du lac, car les branchages qui pourrissent favorise l’accumulation de matière organique, par décomposition de leurs matériaux constitutifs. Par ailleurs, la construction de ces parcs d’acadja, a également pour effet de freiner les courants, accentuant ainsi le dépôt de sédiments provenant des pentes des bassins versants alentour.

Aujourd’hui ce système d’aquaculture autonome se retrouve fragilisé alors qu’il s’agit d’une culture traditionnelle intégrée, qui fait vivre toute une communauté (exploitants de branchages, transporteurs, fabricants des engins de pêche, main-d’oeuvre, pêcheurs, vendeurs, etc.), formant ainsi un système économique traditionnel complexe qui perdure depuis plus de quatre siècles.

Perspectives d’avenir

La tribu des Tofinu a réussi à développer un mode de vie en symbiose avec son environnement ; ils ont créé des habitats adaptés à leur milieu et ont choisi de vivre sur l’eau plutôt que sur les rives. En accord avec ce style de vie, à l’écoute des variations et transformations de leur milieu, ils ont su élaborer un système d’aquaculture autosuffisant, qui permet aux poissons de se développer sans intervention humaine durant leurs croissances.

Cette population, par son adaptation aux aléas climatiques et à son environnement naturel, fournit un exemple de résilience intéressant à étudier, surtout lorsque l’on sait qu’au cours des trente dernières années, 50% des forêts de mangroves côtières ont été détruites par la construction de fermes aquacoles. Mais cet équilibre reste fragile.

Par ailleurs, ce système piscicole a déjà été reproduit et adapté dans d’autres régions du monde aux écosystèmes similaires. C’est le cas au Bénin, dans d’autres lacs saumâtres mais aussi dans des lagunes ou des étangs d’eau douce en Côte d’Ivoire ainsi qu’au Pérou. Ce système aquacole vertueux constitue un espoir de développement de la pisciculture rurale africaine : il pourrait ainsi remplacer l’implantation de fermes aquacoles coûteuses et destructrices de l’environnement.

©Fawaz Tairou

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