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L'avènement de l'agritecture

Jean Richer

La commune de l’Île d’Aix vient de lancer un appel à candidature pour qu’un agriculteur cultive une partie d’un ancien centre de vacances. Issue d’une étude de programmation, cette démarche apparaît exemplaire dans la manière de repenser le développement d’une commune insulaire.

Figure 1 : Contexte géographique (en vert, les limites du Site classé)

L’exception insulaire

La création de l’arsenal de Rochefort au XVIIe siècle conduit à défendre l’entrée de l’estuaire de la Charente et la petite Île d’Aix sera en partie fortifiée sous la direction de Vauban. Cette première vocation militaire tombera en désuétude à partir de la fin du XIXe siècle et l’île sera presque abandonnée avant que le Baron Napoléon Gourgaud acquière durant l’entre-deux-guerres une partie des maisons du bourg pour faire œuvre de bienfaisance. Une nouvelle destinée résidentielle commence alors pour ce croissant de terre de 130 ha accessible uniquement par voie maritime. Sa trajectoire ne s’infléchira pas et le tourisme y représente aujourd’hui deux emplois sur trois. En saison, près de 4 000 visiteurs accèdent à l’île pour la journée. À ceux-ci s’ajoute le nombre important de résidents secondaires (70 % des logements soit environ 2 000 habitants). Rien d’étonnant à ce que la priorité politique reste le maintien d’une population et d’une vie permanente sur l’île avec ses 246 habitants à l’année (il s’agit de la plus petite commune de la Région Nouvelle Aquitaine).

Par ailleurs, les protections réglementaires ne manquent pas sur l’île. Au sens de la Loi littoral, la totalité de l’île est en espace proche du rivage et une grande partie en espace remarquable. Un Plan de prévision des risques littoraux (PPRL, cf. fig. 2) affecte les trois quarts de sa superficie tandis que la totalité de l’île est protégée pour ses paysages exceptionnels (Site inscrit en 1970 et Site classé en 1980). Enfin, l’île comporte près de 61 monuments historiques classés ou inscrits. Nous avons coutume de dire seule la Loi montagne ne s’y applique pas ! Difficile dans ces conditions d’imaginer un développement territorial. Lorsque l’ancien centre de vacances Armand Fallières fut mis en vente par le Ministère des finances, la commune y a immédiatement vu une opportunité de rééquilibrage.

Figure 2 : Géographie de l’île (en rouge, les limites du PPRL)
Figure 3 : Le bourg d’Aix, un jour d’hiver

Une étude de programmation

La commune a confié en 2017 une étude de programmation à l’atelier PréAU (Nantes) pour la valorisation du site Armand Fallières (2,5 ha et 4 bâtiments). L’écoute des besoins des habitants à ouvert une problématique plus vaste : celle du logement à l’année que les nouveaux arrivants ne trouvent pas. Or la diversification économique de l’île passe nécessairement par là. En réponse, un projet de recomposition très fine est né : déplacer les hébergements des travailleurs saisonniers du bourg vers le centre Armand Fallières afin de libérer dix logements (cf. fig. 5).

Figure 4 : Bâtiment principal du centre Armand Fallières
Figure 5 : Transfert des hébergements des travailleurs saisonniers du bourg au centre Armand Fallières pour libérer dix logements.

Sur le site même (cf. fig. 6), il est prévu des locaux pour une offre de formation, des locaux artisanaux, la création de deux logements, un centre d’hébergement de 75 lits et une activité agricole sur une surface d’1,2 ha (la propriété du foncier est partagée entre la commune et le Conservatoire du Littoral). L’opération pourrait permettre de créer dix nouveaux emplois. La toute première action lancée, très symbolique, est de recréer une activité agricole sur l’île et plus précisément une activité maraîchère de permaculture avec une démarche de certification biologique. Les élus de l’île savent que la mise en place de circuits courts et la consommation de produits locaux font l’objet d’une demande sociale croissante et constituent un des axes de développement à l’échelle de la Communauté d’agglomération de Rochefort Océan (CARO). C’est pourquoi ils souhaitent promouvoir un développement agricole raisonné, dans le respect d’un environnement fragile et protégé. Mais au-delà, ce premier pas relève d’une intentionnalité profonde.

Figure 6 : Plan de masse de la nouvelle programmation du centre Armand Fallières

Repartir de l’agriculture

L’appel à projet est en cours de consultation et c’est avant tout un projet de vie qui est attendu. Le rythme de la vie insulaire impose de nombreux défis au quotidien comme l’accessibilité de l’île en fonction des marées, la difficulté d’accès au marché du logement (peu de disponibilité et des prix très élevés), la forte saisonnalité de l’activité économique… Consciente de ces difficultés, la commune propose même la location d’un logement dont elle est propriétaire.

Il nous faut nous interroger pour comprendre pourquoi le projet agricole fut le premier à voir le jour et pourquoi le choix de la collectivité s’est porté sur la permaculture ? Je crois pour ma part qu’il s’agit d’un choix culturel très profond et non d’un positionnement d’opportunité.

La « permaculture » ne possède aucune définition qui fasse totalement consensus. Le terme est issu de l’expression américaine permanent agriculture qu’utilisa pour la première fois l’agronome américain Cyril G. Hopkins dans son livre « Soil Fertility and Permanent Agriculture » (1910) avant qu’il ne soit repris par de nombreux autres auteurs. L’expression sous-entend des méthodes culturales qui permettent aux terres de maintenir leur fertilité naturelle. Les fondements scientifiques permaculturels se rattachent à l’écologie des systèmes et leur éthique s’exprime selon trois grands axiomes : prendre soin de la terre, prendre soin de l’humain et partager équitablement (limiter la consommation et la reproduction, redistribuer les surplus). Dépassant l’agriculture, ces principes se sont aujourd’hui étendus aux domaines des ressources (physiques et énergétiques) et aux organisations humaines.

Si on s’intéresse aux principes de permaculture, on comprend vite que l’autorégulation, la rétroaction, l’utilisation de ressources et de services renouvelables, l’absence de production de déchets, l’utilisation de solutions à petites échelles et avec patience sont autant de valeurs partagées par les modes de vie insulaires et en particulier sur la petite île d’Aix. Face aux contraintes réglementaires et pratiques, l’élaboration d’un projet local qui n’a pas l’inflexibilité de la planification apparaît comme une solution pragmatique et très contemporaine.

Cette position rappelle celle de François Cointeraux (1740-1830) qui fut l’inventeur du néologisme Agritecture. Il voulait créer une nouvelle science entre urbanisme, horticulture et agriculture et avait anticipé de deux siècles les recherches actuelles d’une agriculture urbaine dépassant l’opposition entre la ville et la campagne. Lointaine descendante de cette hybridation entre architecture et agriculture, l’étude de programmation aixoise n’a pas opposé le bourg à la partie naturelle de l’île où se situe le Centre Armand Fallières. Elle a tissé des liens de complémentarité qui sont autant de rebonds de l’un à l’autre au point de rendre la question du logement indissociable de celle de l’agriculture, d’autant que cette recherche d’une autonomie se veut aussi un rééquilibrage face au tourisme en affirmant la prééminence de la vie à l’année.

Vers l’agritecture ?

La démarche exemplaire de l’île l’est tout d’abord par le recours au design permaculturel entendu comme une méthode de conception systèmique (même si cette démarche n’a pas été nommée telle quelle sur l’île). C’est une manière d’appréhender une question dans sa globalité et d’observer comment ses différentes composantes sont reliées en appliquant des idées apprises des systèmes naturels. Le premier principe permaculturel – observer et interagir – se rapproche du design thinking dont le recours est de plus en plus fréquent dans les politiques publiques comme une manière d’envisager la conduite d’un projet selon des boucles d’interaction.

Il est intéressant de comparer les douze principes de permaculture (tels que développés dans « Permaculture Principles Pathways Beyond Sustainability » de David Holmgren, 2002) avec les vingt engagements du Label ÉcoQuartier pour s’apercevoir que ces principes y trouvent tous une résonance (Cf. fig. 7). En revanche, la permaculture utilise le changement et y réagit de manière créative (principe 12), ou encore utilise des solutions à petites échelles et avec patience (principe 9). L’engagement ÉcoQuartier le plus proche serait le n° 4 : prendre en compte les pratiques des usagers et les contraintes des gestionnaires tout au long du projet. Mais quel écart d’approche : les principes permaculturels engagent une approche de la coévolution des systèmes lorsque le label EcoQuartier est une démarche analytique.

Figure 7 : Mise en relation des principes de permaculture avec les engagements du label ÉcoQuartiers les plus en lien.

La permaculture a donné naissance au mouvement des villes en transition tel qu’initié par Rob Hopkins avec les étudiants de l’université de Kinsale (2005). Renommé mouvement des « initiatives de transition » (Transition Initiatives) pour tenir compte de la diversité des contextes, ce mouvement veut créer des communautés résilientes, directement inspirée des écosystèmes naturels, face à la triple menace du pic pétrolier, du dérèglement climatique et d’une crise économique mondiale. Les principes permaculturels s’appliquent particulièrement bien aux petites communes exposées à l’insularité, que cette dernière soit maritime comme dans le cas de l’île d’Aix ou répondant à d’autres enclavements territoriaux. La commune de l’Île d’Aix rejoindra-t-elle le réseau des « initiatives de transition » ?

L’effet de bordure

Je retiens surtout le onzième principe : utiliser les interfaces et valoriser les éléments de bordure. L’écologie scientifique a mis en lumière l’importance de la zone de transition entre deux écosystèmes appelé écotone. Pour la permaculture, cette bordure entre deux écosystèmes est un lieu privilégié car très riche en biodiversité et en interactions. La permaculture, prise comme une actualisation de l’agritecture, n’est en aucun cas un enfermement sur soi que renforcerait ici l’insularité maritime. Elle est bien une modalité à partir de laquelle les interactions entre systèmes peuvent être augmentées. Autrement dit, elle invite ici de nouvelles relations, plus équilibrées, entre le système insulaire et le continent et plus généralement à un travail sur les écotones territoriaux.

Jean Richer

Architecte, urbaniste et géographe, Ministère de la culture, DRAC Nouvelle Aquitaine

Après avoir été étudiant de Paul Virilio et diplômé de l’École spéciale d’architecture de Paris, Jean Richer s’est spécialisé en urbanisme. Il a été lauréat du Palmarès des jeunes urbanistes en 2010 pour son travail sur l’urbanisme temporel. D’abord chef de groupe « ville, innovation, architecture » au Cerema Normandie Centre, il est aujourd’hui architecte des bâtiments de France en Charente Maritime. De ces différentes expériences, il a développé une expertise sur les relations entre architecture, paysage et climat. Président de l’association Atelier de recherche temporelle, il vient de fonder avec Sophie Dulau, l’ONG Klima engagée dans l’adaptation littorale au changement climatique.

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