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— Articles Klimatiques —
Les damnées de la mer, femmes et frontières en Méditerranée

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Les damnées de la mer, femmes et frontières en Méditerranée

Le contexte

Contexte climatique et géopolitique : vers une augmentation des migrations  

Le 23 juin 2021 les experts du climat de l’ONU ont dévoilé un nouveau projet de rapport montrant que les impacts du dérèglement climatique vont s’accélérer et que des changements irréversibles sont à prévoir au-delà du seuil de réchauffement moyen de la planète de +1.5 degré.

« Les niveaux actuels d’adaptation seront insuffisants pour répondre aux futurs risques climatiques » GIEC 

Les chercheurs mettent aussi en avant qu’en 2050, des centaines de millions d’habitants de villes côtières seront menacés très fréquemment par des épisodes de submersion provoqués par la hausse du niveau de la mer, ce qui entrainera une multiplication des migrations. Elles s’ajouteront aux migrations déjà provoquées par les violences liées aux conflits et aux dictatures. Afin d’appréhender ce phénomène migratoire et d’intégrer au mieux dans le dispositif national d’accueil les demandeurs d’asiles il est important d’interroger le modele institutionnel actuel qui est aujourd’hui un système d’accueil sous-dimensionné qui semble être de moins en moins accessible.

© Anthony Jean

Dans ce cadre, nous avons avons choisi de nous intéresser au travail de recherche de Camille Schmoll traitant des migrations de femmes et de leur traversée de la Méditerranée. Ce qui nous permettra de mieux comprendre les motivations de certains exilés. 

Camille Schmoll, ses domaines de recherche

Camille Schmoll est géographe enseignante à l’Université de Paris et directrice d’études à l’EHESS, elle est aussi membre du laboratoire Géographie-cités et IC Migrations. Spécialiste des questions de migration, elle réalise des études ethnographiques qui documentent l’expérience du déplacement dans une dimension territoriale. Elle porte un regard féministe décalé du discours ambiant qui entretient l’idée que les femmes sont sédentaires et que seuls les hommes migrent.

Elle développe aujourd’hui un « Guide de voyage pour femmes solitaires » avec Chiara Cremaschi (auteure et réalisatrice de films) destiné aux femmes voyageant en Méditerranée. Dans cet article, nous nous sommes intéressés à son dernier ouvrage « Les Damnées de la mer, femmes et  frontières en Méditerranée » paru en 2020 aux éditions La Découverte.  

Pourquoi ce livre ?

Si l’on se fie aux chiffres officiels, depuis le 1er janvier 2021, 866 migrants ont perdu la vie en mer Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe. A combien de femmes renvoient ces chiffres ? Trop souvent imaginées comme sédentaires, elles représentent presque la moitié des demandeurs d’asile eu Europe. Les damnées de la mer met en avant, sur différentes temporalités, des femmes maîtresses de leur parcours qui ont toutes en commun d’avoir traversé la Méditerranée. Cet ouvrage est le fruit d’une enquête menée de 2010 à 2018 qui documente l’odyssée de femmes vivant l’exil lors de leurs parcours migratoires. Par le biais de 800 récits recueillis dans les centres de rétention et d’accueil en Italie et à Malte, Camille Schmoll tente de comprendre et de traduire la réalité de l’immigration irrégulière de ces femmes arrivant du sud de la Méditerranée et en provenance de différents pays d’Afrique subsaharienne.

Les concepts clés

Des causes de départ non linéaires

Selon Camille Schmoll, les causes de la migration sont motivées par des enjeux multiples, genrés, familiaux, politiques ou encore économiques. Il n’y a pas un seul profil type de femme migrante comme certains discours médiatiques ou politiques peuvent le véhiculer, mais des parcours singuliers en fonction de l’histoire personnelle de ces femmes et de leur pays d’origine. Certaines femmes ont une situation professionnelle stable avant de s’exiler. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les femmes les plus démunies qui prennent la route pour l’Europe, car il faut un minimum de moyens pour payer les passeurs et faire le trajet. L’auteur cherche à déconstruire les clichés qui opposent la migration volontaire et la migration forcée, celle prévue et celle improvisée.

La place des femmes isolées dans les récits migratoires 

Souvent seules lors des traversées, les femmes sont actrices de leur trajectoire. Mais malgré une intention souvent prémédité de partir, les parcours sont longs et très rarement anticipés. Le « projet migratoire » se construit et se déconstruit en cours de route, le plus souvent impacté en fonction des violences subies (physiques, sexuelles, mentales, institutionnelles..). La plupart des femmes ayant traversé la mer Méditerranée ont transité par la Libye où elles ont subi des violences sexuelles, et beaucoup repartent enceintes suite a des viols systématiques dans les prisons. Ce qui à évidemment une incidence sur leur vie mais aussi la possibilité de rentrer chez elles un jour (honte, déshonneur…). 

L’auteure questionne notre représentation des migrations par des exemples concrets et singuliers qui permettent de mieux imaginer le parcours de femme vivant l’expérience du parcours migratoire. En mettant en lumière des femmes prises entre violence et autonomie, la recherche de Camille Schmoll pousse à « féminiser le regard ».  

Les traversées terrestres et maritimes 

La mer Méditerranée est aujourd’hui connue comme une voie périlleuse et pourtant bien des personnes continuent à l’emprunter. Cela signifie d’avoir recours à des passeurs et de prendre le large sur des embarcations inappropriées. La traversée de la Méditerranée apparaît comme une épreuve, une longue frontière, source de drames et en même temps d’espoirs.

Selon les chiffres, les femmes seraient plus nombreuses que les hommes à décéder en cours de route, même si beaucoup de naufrages dans cette « frontière » qu’est la Méditerranée ne laissent pas de noms, pas de trace.

« Depuis 2017-2018, le taux de mortalité augmente lors des traversées : de 2% à 8% en 2020. La crise humanitaire en Méditerranée prend ses racines sur la politique de coopération des pays européens avec les pays tiers, en particulier la Libye. »  Camille Schmoll

En plus du risque de noyade en mer, les migrants sont confrontés à des violences institutionnelles et se voient refuser l’accès au territoire européen : des moyens logistiques et financiers énormes sont en effet mobilisés pour bloquer les frontières européennes aux migrants, au lieu d’agir sur les causes des migrations et sur l’accueil des exilés dans l’Union Européenne. On observe aujourd’hui des durcissements répressifs appliqués aux frontières et en mer. C’est l’agence de l’Union européenne, plus communément appelée Frontex, qui est chargée du contrôle et de la gestion des frontières extérieures de l’espace Schengen. Frontex surveille les routes migratoires et bloque les bateaux avant qu’ils n’arrivent sur le territoire européen pour renvoyer ensuite les migrants en Libye. Cela donne une idée des conséquences de l’absence de véritable politique migratoire en Union Européenne. 

Et même lorsque les bateaux arrivent en Grèce, à Malte ou en Italie (souvent aidés par des ONG comme SOS Méditerranée avec le bateau Ocean Viking), les exilés continuent de faire face à des violences et à être maintenus en marge de la société.

« Les conventions de l’ONU sur le droit de la mer établissent que chaque navire (marchand, pêche, militaire, plaisance) doit participer aux obligations de sauvetage et à la sauvegarde de la vie humaine en mer. Dans la mer territoriale des États côtiers, on rentre dans le droit de l’immigration et le droit d’asile. Il faudrait coordonner le droit de la mer et le droit de la « terre ». » Patrick Chaumette (professeur émérite sur le droit social maritime à l’Université de Nantes)

L’arrivée en Europe et les centres « d’accueil »

La plupart des femmes migrantes n’estiment pas être arrivées en Europe lorsqu’elle se retrouvent dans les centres d’accueil, lieux transitoires où elles restent parfois des années. Elles sont encore à la frontière. Une frontière mobile et bien plus épaisse qu’un trait sur une carte. En effet, ce que le gouvernement grec appelle des « maisons » de transition sont en fait majoritairement des prisons dissimulées, bien loin de la vision idéalisée de l’Europe. Camille Schmoll montre la réalité de l’enfermement dans ces « lieux frontière », comme les centres d’accueil familiaux et pour femmes isolées de Hal Far et de Balzan à Malte, le CARA (Centres d’accueil pour demandeurs et demandeuses d’asile) de Castelnovo di Porto en Italie ou encore le centre de rétention pour femmes de Ponte Galeria.  

Dans ces centres, malgré les restrictions imposées (limitation dans leurs mobilités, couvre feu, heures de repas fixes..) les femmes tentent d’habiter l’espace en s’appropriant des lieux physiques comme un bout de mur, une chaise mais aussi des espaces dématérialisés comme une page internet, un compte Instagram etc.. Internet devient une ressource fondamentale pour donner des nouvelles, rester en lien avec une autre réalité. Les espaces numériques se transforment en lieux d’expression pendant l’attente.

Et si seulement ces camps n’étaient qu’une étape à franchir avant l’eldorado de la liberté et de la sécurité ? Malheureusement après de longs mois d’attente, beaucoup de femmes sont renvoyées vers leurs pays d’origine où les droits de l’Homme ne sont pas toujours respectés. Celles qui arrivent à rester en Europe et qui sont en attente d’une demande d’asile se heurtent à une rigidité administrative souvent très dure à vivre. Par exemple, le Règlement de Dublin III désigne comme pays d’accueil le premier pays où les empreintes digitales ont été prises, même si l’intention première des migrants était d’aller ailleurs. Les empreintes font du corps un obstacle à une potentielle insertion dans le pays souhaité.

Pourquoi on en parle ?

Damnés de la mer puis de la terre 

Comme dit précédemment, après des mois ou même des années de parcours, l’arrivée dans le pays souhaité est rarement à la hauteur de ce qui était imaginé. En France particulièrement, la prise en charge des arrivants est minime et très peu de solutions d’hébergements pérennes sont proposées. Si l’on ajoute à cela l’interdiction de travailler qui s’impose aux demandeurs d’asile sur le territoire français, la plupart des migrants se retrouvent sans ressource et contraints à dormir dehors. Ainsi, après les campements mis en place aux frontières, des campements informels se créent dans les interstices des villes. 

Les campements, marqueurs d’une absence de volonté d’accueil 

A la fois cachés et médiatisés, les campements sont un élément central de l’imaginaire construit autour de la migration. La médiatisation des campements vise à dissuader les migrants de venir en France, à montrer qu’il n’y a pas de capacité d’accueil et que les conditions de vie ne sont pas celles rêvées. Pourtant, en 2015, la France n’a accueilli que 79000 demandeurs d’asile, soit bien moins qu’en Allemagne qui en a accueilli plus de 1 million, sans avoir connu de situations de campement aussi controversées qu’en France. Cela constitue une des insuffisances majeures des politiques migratoires Française : les demandeurs d’asiles sont enfermés dans des camps qui les contiennent physiquement, sans que ne leur soient proposées des solutions concrètes leur permettant d’accéder à une réelle intégration sociale et économique. 

Plusieurs situations concrètes illustrent le manque d’humanisme Français face à la situation des demandeurs d’asiles; par exemple le camps de Calais puis son démantèlement ou encore la violence de l’évacuation de la place de la République le lundi 23 novembre (tentes déchirées, soulevées alors qu’il  avait encore des gens dedans, grenade et tires lacrymogènes..). 

« Les campements sont le résultat de politiques publiques qui ont précarisé les demandeurs d’asile au lieu de les laisser doucement s’intégrer au tissu économique et social de notre pays. »  Karen Akoka et Aubépine Dahan pour AOC

Mise en perspective

Les camps, système déshumanisant de gestion de la catastrophe

C’est toujours cette solution du camp qui est mise en place ou tolérée par les autorités, après une catastrophe, ou pour contenir des migrations massives, ou pour contenir des populations non désirées (Roms, pauvres, etc.). Mais cette « solution » enferme, infantilise et déshumanise en brouillant toute connaissance et perception de l’extérieur. Les campements sont aussi très souvent mis en place après une catastrophe naturelle ou en marge d’une guerre. 

À Haiti par exemple, l’impact du séisme de 2010 qui a fait 300 000 morts et privé 1,5 million privées de logement est encore omniprésent. Une partie des camps censés être temporaires construits suite à la catastrophe sont toujours en place et font aujourd’hui partie intégrante de Port au Prince. 

Les camps matérialisent toute l’hostilité qui existe à l’égard de personnes déplacées, quelle que soit la raison du déplacement. Comme vu plus haut avec le cas d’Haiti, la plupart de ces lieux pensés pour être temporaires deviennent souvent des hébergements sur le long terme car aucune alternative n’est proposée. À l’heure où d’ici quelques années, 70% de la population mondiale vivra en ville il est important d’inventer des alternatives qui permettront une plus grande égalité dans les formes urbaines.


Pour en savoir plus

Louise Febrinon
Louise Febrinon
Architecte + DSA Risques Majeurs,

Diplômée en architecture, Louise souhaite poursuivre ses recherches sur les thématiques liées aux enjeux sociétaux et climatiques. Passionnée par les voyages et les divers modes d’habiter, elle interroge sa conception du métier d’architecte à travers plusieurs terrains de recherche soumis aux risques naturels et anthropiques en France et à l’étranger. Elle poursuit actuellement une formation en Risques Majeurs à l’école de Belleville qui lui apporte des outils concrets (analyse, diagnostiques structurels et sanitaires, entretiens et études anthropologiques) afin de comprendre et mieux traiter la stratégie de réponse architecturale face à l’urgence. 

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