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Rencontre avec
Marketa Braine-Supkova

Portrait
Marketa Braine-Supkova -

Marketa Braine Supkova développe depuis une douzaine d’années des missions de conseil et d’accompagnement sur les enjeux de l’alimentation durable, des systèmes alimentaires territorialisés durables et de leur gouvernance. Elle est la fondatrice et coordinatrice de la MAD (Maison de l'alimentation durable) à Brest, tiers-lieu expérimental de la démocratie alimentaire et du bien manger pour tous et toutes (MADABREST). Elle est aussi depuis janvier 2021 directrice du cabinet de conseil TDA Territoires de Démocratie Alimentaire.


L’alimentation, un droit fondamental à se réapproprier

Nous avons souhaité rencontrer Marketa pour échanger sur son choix d’agir sur son territoire, à partir de la question de l’alimentation et à travers une action collective. Nous sommes persuadées que la manière de se nourrir est révélatrice de la manière d’habiter un territoire. Le choix d’une agriculture et d’une industrie agroalimentaire mais aussi les modes de pêche, ont des conséquences sur les paysages (littoraux ou d’arrière-pays), sur les écosystèmes, sur les types d’emploi et sur le contenu des assiettes. Marketa tente, à travers MADABREST et à l’échelle de son association, de redonner à tous le pouvoir de choisir son alimentation.

Marketa nous a reçues dans les locaux de MADABREST, à la maison des associations de Pen Ar Créach, à Brest, ancien collège désaffecté. Nous sommes en avance ou en retard, nous ne savons plus, mais Marketa est là. Nous passons une heure avec elle, bien calées dans les fauteuils du coin café.


Entretien mené par Klima (Sophie et Marie), à Brest, le 25 septembre 2020

Le pouvoir de l’océan

Klima : Marketa, nous nous sommes rencontrées au « Comices du faire », cet été, à Kervic, près de Concarneau. Tu participais comme nous aux ateliers sur les tiers lieux et l’océan. C’était pour nous le commencement d’un projet de recherche sur le bassin Loire-Bretagne.

Nous voilà à Brest pour en savoir plus sur ton projet MADABREST. Mais avant, nous commençons habituellement nos interviews par quelques questions personnelles.

Klima : Où as-tu grandi, Marketa ?

MBS : Très loin de la mer. Chose qu’il ne faut pas faire. J’ai grandi en République tchèque, dans une petite ville en Moravie du Sud, dont je tairai le nom à jamais parce qu’il est imprononçable.

Klima : Te rappelles-tu la première fois où tu as été en contact avec l’eau salée ?

MBS : Oui. On est parti en vacances, avec mes parents et mon frère, en été. C’était en Bosnie Herzégovine à l’époque. Je ne me souviens pas complètement de ce que j’ai ressenti à ce moment là, mais quand on me dit mer, c’est cette expérience-là, cette mémoire-là qui revient. Après, il y a eu d’autres types d’océans qui sont venus à moi.

Klima : À quels rivages te sens-tu attachée, aujourd’hui ?

MBS : Ici. La plage des Blancs Sablons et le lieu Ouessant. Ce sont des espaces que j’adore. J’ai réalisé que je n’arrive plus forcément à me sentir très à l’aise dans un environnement continental où on ne sent pas la mer, où on ne sent pas l’eau à proximité. C’est étrange car jusqu’à 18 ans, je vivais en République Tchèque, dans un pays enclavé au milieu de l’Europe. C’est étrange le pouvoir de l’océan.

Klima : Qu’est-ce qui te fait vibrer aujourd’hui dans le monde ? Qu’est ce qui t’émeut ?

MBS : Quand les gens prennent vraiment à coeur un combat qui n’est pas leur combat individuel, mais qui est un combat collectif. Quand ils sont capables de se réunir, que ce soit en association, en entreprise, en quoi que ce soit. Qu’ils se mettent ensemble avec d’autres et avancent avec une sorte de flamme, de niaque, de volonté, une capacité de persuader les autres que c’est la bonne direction et qu’il faut y aller. Ça, ça me donne la chair de poule.

Klima : C’était une très belle réponse. Merci. C’est pas souvent qu’on nous dit ce genre de chose. En tout cas sur l’aspect collectif, je trouve que ça manque un peu.

Klima : Peux-tu nous expliquer un peu ton parcours ?

MBS : Aujourd’hui, je travaille avec toute une équipe sur les questions alimentaires, mais je n’ai pas du tout une formation dans ce domaine.  Au départ, je voulais travailler dans le mécénat culturel. Je voulais m’occuper des artistes, donc j’ai fait des études d’histoire de l’art, de communication, une école de commerce, tout ça parce que je pensais que ça faisait sens dans ce métier. Pour in fine, me rendre compte que ce n’était pas le métier que je voulais faire, que ce n’était pas le monde que je voulais forcément fréquenter au quotidien. Et j’ai atterri au WWF et j’ai fait un master en management de la RSE (Responsabilité sociale des entreprises). Le développement durable et responsabilité des acteurs économiques dans les impacts environnementaux et sociaux, c’était quelque chose qui commençait à m’intéresser beaucoup. Et finalement, j’ai décidé de quitter l’ONG parce que je ne me retrouvais pas dans la manière de travailler avec les entreprises qui était plus de l’ordre du sponsoring et de l’échange de finance contre un logo, plutôt que d’une vraie volonté de changer le business model de l’entreprise en question.

La démocratie alimentaire, pour satisfaire le besoin fondamental de se nourrir

Klima : Comment en es-tu venue à t’intéresser à la démocratie alimentaire ? 

MBS : J’ai essayé de mener la réflexion suivante : « Qu’est ce qu’il faut chercher à régler comme problème, si mon objectif c’est de contribuer au changement du monde ? ». Si je veux amener les gens à réfléchir autrement, à faire du tri, manger bio, ne pas gaspiller… Quelles sont les étapes en amont qu’il faut régler d’abord pour que les gens m’écoutent ? Petit à petit, on en arrive assez spontanément à la satisfaction des besoins fondamentaux. On se rend compte qu’aujourd’hui encore, en France, le besoin fondamental, et le droit fondamental de l’homme de se nourrir, ne sont pas satisfaits. Ce n’est pas un droit effectif pour toute une partie de la population. Tout est parti de là. J’ai décidé de traiter le sujet de l’alimentation durable. Ce n’est évidemment pas un problème de volume de nourriture produite dans le monde. C’est un problème de distribution de ce même volume, qui est inéquitable et fait de manière tout à fait étrange. Il y a deux choses supplémentaires qui s’immiscent là-dedans : les questions de santé et surtout les questions d’urbanisation progressive de la planète qui viennent en clash direct avec l’idée d’avoir plus de champs, une productivité plus importante et, surtout, une agriculture extensive. Ce mix pose très vite la question des systèmes alimentaires locaux territorialisés comme une potentielle solution. On est obligé d’avoir ce recul, de regarder l’entièreté du problème et la totalité des enjeux qui sont des enjeux connexes à l’idée de se nourrir, pour que, in fine, on puisse commencer à fabriquer des solutions. Parce que sinon, on essaye de colmater les brèches. Mais le bateau coule quand même.

MADABREST : un tiers-lieu programmateur d’actions concrètes

Klima : Est-ce que tu peux nous présenter MADABREST, le projet, l’association ?

MBS : MADABREST est une association porteuse d’un projet de tiers-lieu, la MAD (maison de l’alimentation durable). On a créé l’association en 2019 et mené tout un travail de préfiguration du tiers-lieu. On a questionné un maximum de gens sur le territoire de Brest Métropole, pour construire le cahier des charges de la future MAD. Déjà pour valider la pertinence de ce type de lieu, que cela n’existe pas déjà sur le territoire, qu’on ne marche pas sur les pieds de quelqu’un, etc. Et ensuite, pour chercher à avoir une démarche relativement réfléchie dès le début, pour passer à l’action assez vite.

Klima : Mais donc, tu n’as pas tout à fait répondu à notre question. Qu’est-ce que c’est le projet ?

MBS : Le projet, c’est de créer un tiers-lieu alimentaire, ouvert au grand public. Pour nous, un tiers-lieu alimentaire correspond à un espace physique permanent qui propose un certain nombre d’activités autour d’un enjeu commun qui est la question de l’alimentation ou de l’agriculture. Il cherche à associer différentes parties prenantes du territoire à une réflexion commune, un débat plus ou moins passionné autour de ces sujets-là. Il cherche surtout à fabriquer des réponses concrètes pour le territoire, en fonction des besoins qui sont exprimés par le terrain.

Klima : Donc c’est un lieu d’échanges ? Et quand tu dis « expérimentation », « tester », tu as des exemples ?

MBS : Notre objectif est d’essayer de rendre concret le concept de la démocratie alimentaire. La démocratie alimentaire, c’est donner aux gens l’accès à une offre alimentaire locale, durable. C’est l’accès à l’information aussi pour que les habitants puissent faire des achats et consommer en connaissance de cause. C’est le deuxième pilier. C’est savoir si autour de moi il y a des magasins qui proposent telle ou telle chose. Est ce qu’il y a des marchés qui ouvrent, etc. C’est aussi la transmission de savoir-faire, de capacités psychosociales : est-ce que je sais cuisiner, est-ce que je sais rafistoler des restes? Est-ce que je sais à quel moment je dois récolter tel ou tel fruit? Et le dernier pilier, c’est cette notion de participation, de capacité donnée à chacun d’entre nous de se sentir et d’être partie prenante du système alimentaire local.

Ça veut dire, constituer par divers moyens, que ce soit par des indicateurs ou par des outils, par des sondages, par des lieux comme un tiers-lieu alimentaire, constituer un vecteur, une courroie de transmission, entre ce que le terrain veut, ce que le terrain désire en termes de changement de son alimentation, changement du système alimentaire, et les décideurs locaux qui ont la capacité plus ou moins grande d’influencer l’organisation des filières agricoles, l’organisation des marchés, la distribution alimentaire locale, etc.

On a créé un indicateur territorial qui s’appelle EAT pour Équité alimentaire Territoriale, fondé précisément sur une enquête qualitative de terrain pour connaître le ressenti des gens : « Est ce que toi, tu as l’impression d’avoir accès à l’information, à la capacité de décider quelque chose autour de l’alimentation durable ? Est-ce que tu as envie d’aller vers ce mieux ? ».

Klima : Comment agissent les décideurs locaux sur les filières agricoles ?

MBS : Au niveau local, jusqu’à 2014 il n’y avait pas de dispositifs qui permettraient de questionner l’alimentation, l’organisation et le système alimentaire. C’était vraiment soit des questions de santé, soit des questions de gestion de déchets, méthanisation et tout ce qui s’en suit, soit l’agriculture et la production agricole et les questions de foncier. Et en 2014, le ministère de l’Agriculture a instauré les PAT, les projets alimentaires territoriaux, ou plans alimentaires territoriaux. Et il se trouve que là, à Brest, la métropole en a lancé un. C’est tout récent. C’était en 2019. L’objectif de ce type de démarche politique, c’est justement de mobiliser les acteurs du territoire, de créer une dynamique territoriale autour des axes stratégiques qui sont décidés en amont par la collectivité et par ses partenaires. Donc, il y a depuis 2014 des territoires qui ont fait des choses incroyables, qui ont donné la parole aux citoyens.

Klima : Lesquels, par exemple ?

MBS : Bordeaux Métropole a créé une forme de conseil local de l’alimentation qui est un dispositif qui existe depuis 25 ans dans les pays anglo-saxons. « Food Politic Council », conseils locaux de l’alimentation. Et nous, ici, avec MADABREST, c’est ce qu’on souhaite mettre en place. C’est ce qu’on souhaite importer en France. C’est ce concept d’une institution tierce, démocratique, militante, qui vise à faire évoluer le système alimentaire local, mais avec et à travers les gens, les mangeurs, sans casquette, sans ego.

Klima : C’est un sujet nouveau pour les collectivités, de parler de l’alimentation. Tu sens que ça laisse beaucoup de liberté d’action, de propositions ?

MBS : Oui, si on est optimiste, on peut le voir comme un terrain vierge sur lequel tout est possible. En réalité, c’est plus complexe, parce qu’il faut se rappeler que ce que l’on devrait viser à travers les PAT (Projets Alimentaires Territoriaux), c’est une dimension systémique. Et, qui dit dimension systémique, dit chercher à faire travailler ensemble les différents services de la collectivité, chercher une forme de transversalité, de coopération entre les services. Et ce n’est pas vraiment la politique et l’ADN des collectivités.

Typiquement, le réchauffement climatique, le COVID, les crises, montrent, si besoin en était encore aujourd’hui, la fragilité du système alimentaire, la faible résilience de notre système alimentaire. On a tous vu à quel point on était vulnérable, à quel point on était perdu dès qu’il n’y avait plus de pâtes dans un supermarché. Ce n’est pas possible au 21ème siècle, en France. Et puis l’épidémie a mis tellement de personnes en situation de précarité alimentaire. S’ils y étaient, ils sont dans une précarité encore plus forte, et les autres, qui étaient une sorte de classe moyenne, est tombée dedans. On aurait pu se dire que cette crise représenterait une opportunité de changement. Nous ça nous booste encore plus. On se dit « une preuve de plus qu’il faut vraiment vite changer de modèle ». Et ce qui est fou, c’est que les solutions existent. Beaucoup travaillent sur des modèles alternatifs. Certains avec lesquels nous travaillons étudient un système de  Sécurité Sociale de l’Alimentation afin de garantir cet accès à l’alimentation durable pour tous de manière pérenne, de manière à en faire un droit. Et c’est exactement ce que l’on a envie de faire grandir à travers la MAD. Faire comprendre à chacun et chacune d’entre nous que nous sommes mangeurs, mangeuses, citoyennes et citoyens, et que l’on devrait pouvoir décider quel type de système alimentaire nous voulons défendre. Si on faisait un sondage, je ne suis pas sûre que la majorité de la population s’alignerait sur le système alimentaire actuel.

Klima : Quelles sont les actions que tu vas lancer avec MADABREST ?

MBS : Dans les actions concrètes, on va lancer « la Marmite de la MAD », une programmation mensuelle de rendez-vous donnés à la population locale, comme si nous étions un centre culturel. On va proposer des conférences, des projections, des échanges de graines, des ateliers de cuisine, des ateliers de vrac, des visites de terrain, évidemment, des fermes, des visites chez les artisans alimentaires, etc. Nous avons cette volonté de parler de la transversalité, de la démocratie alimentaire, de parler des indicateurs d’équité alimentaire, de montrer aussi des initiatives qui existent dans la commune juste à côté, pour favoriser la création d’une sorte de terreau fertile. On a vraiment envie d’être une sorte de vitrine de ce qui se fait déjà, de ce qu’il est possible d’apprendre, que ce soit intellectuellement, ou manuellement, sur le territoire, autour de ces enjeux-là. Notre rôle, va être de se poser en programmateur de ce qu’il serait chouette de transmettre aux gens.

Changement climatique : matérialiser des alternatives

Klima : On voudrait aborder un peu avec toi la thématique du changement climatique. Aujourd’hui, on sent une difficulté à prendre en compte les changements climatiques, du fait notamment d’une lacune de la perception de ce qui change, de ce qui évolue, et qui se transforme constamment. La manière d’aborder ces problématiques est souvent très anxiogène, culpabilisante et partielle. Est-ce que ces questionnements te touchent ? Sont ils présents dans votre approche ?

MBS : Le réchauffement climatique a d’ores et déjà, et depuis plusieurs années, un impact négatif sur les productions agricoles, y compris les espèces marines. Et ceux qui le voient, ceux qui le constatent, ce sont des producteurs, des viticulteurs, des pêcheurs… pas forcément le consommateur, ou encore moins le politique. L’impact du réchauffement climatique est très présent et modifie l’assiette qu’on a devant nos yeux, à partir de laquelle on va pouvoir se nourrir. Comme on vit dans une société de consommation, on est habitué à ce que les choses s’adaptent tout le temps, à ce que, dans un supermarché, il y ait toujours des nouvelles têtes de gondoles, de nouveaux produits. On est dans une sorte de proactivité générale du monde de l’agro-industrie qui nous soumet constamment de nouveaux produits. Je pense qu’on ne conçoit même plus la notion de manque, on ne la matérialise plus parce que le manque, dès qu’il apparaît, il est comblé par quelque chose de nouveau. Je pense donc que l’impact du réchauffement climatique est aussi peu visible par le consommateur final parce qu’il y a cette capacité du système alimentaire en place à constamment se mouvoir et se réorganiser différemment. Mais ceux qui produisent, ceux qui sont au début de la chaîne alimentaire, eux ils le voient, mais ils ne crient pas assez fort.

Klima : Est-ce que tu as l’impression que ton projet MADABREST peut nourrir le concept d’adaptation ?

MBS : Je crois vraiment très fortement en la force des alternatives qui sont mises en place comme des possibles. Je crois en la capacité qu’ont ces concepts que l’on teste. C’est toute la notion de prototypage. On va chercher à explorer un nouveau champ des possibles. Alors cette notion-là, l’adaptation, passe vraiment par cette oeuvre, par le design et par la possibilité que nous avons, là, déjà aujourd’hui, de matérialiser les alternatives au problème que l’on vit aujourd’hui, d’imaginer des solutions et de les mettre sur le terrain, devant les yeux des gens, sous leur nez, dans l’espace où ils travaillent, dans l’espace où ils circulent partout. On va pouvoir s’adapter si on peut d’ores et déjà attraper le monde de demain. Parce que les gens ne vont pas spontanément chercher à s’adapter comme ça, à partir de rien.




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