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Rencontre avec
Nicolas Floc’h

Portrait
Nicolas Floc’h -

Nicolas Floc'h est artiste plasticien, photographe, marin et plongeur. Il explore dans son travail les représentations du milieu sous-marin, ce monde aux paysages « invisibles » pour la plupart d’entre nous qui restons sur les rivages ou à la surface de l’eau. A travers ses projets, il donne à voir des fragments de ces mondes sous-marins, de leurs paysages à la fois sublimes et fragiles, mais aussi de leurs évolutions et transformations face aux pressions anthropiques et aux changements climatiques. Il effectue depuis plusieurs années, un travail sur la représentation des milieux sous-marins qu’il documente méticuleusement à travers ses photographies (paysages sous-marins et couleurs de l’eau). Il travaille également sur les milieux fluviaux comme une continuité de l’océan et sur la connexion entre la terre, les océans, l'atmosphère et les glaces. Il commence un nouveau projet sur la couleur de l’eau autour du Delta du Mississippi aux USA. Il est également enseignant à EESAB-Site de Rennes où il emmène quand il le peut ses étudiants sur un bateau. Nicolas Floc'h est régulièrement exposé en France et à l’étranger, ses œuvres font partie des collections photographiques du CNAP, du fond municipal de la ville de Paris, du FRAC PACA, du FRAC Bretagne, et des collections du MAC/VAL, du MALI, du FRAC Champagne-Ardenne, du FRAC Lorraine.


Rendre visible l'invisible, représenter les paysages sous-marins

Nous sommes allées rencontrer le photographe Nicolas Floc’h dans son atelier à Paris, où nous avons discuté de plongée sous-marine, de paysage des profondeurs, d’inventaire photographique, de composition de l’eau, de ses couleurs, d’acidification, de zones mortes, de changements climatiques et de sa prochaine expédition dans le delta du Mississippi. Il explore dans son travail les représentations du milieu sous-marin, ce monde aux paysages « invisibles » pour la plupart d’entre nous qui restons sur les rivages ou à la surface de l’eau. À travers ses projets, il donne à voir des fragments de ces mondes sous-marins, de leurs paysages à la fois sublimes et fragiles. Il effectue depuis plusieurs années, un travail sur la représentation des milieux sous-marin qu’il documente méticuleusement à travers ses photographies.

Entretien mené par Klima (Sophie et Marie), à Paris, le 6 octobre 2021

Portrait océanique

Klima : Bonjour Nicolas, nous sommes ravies de te rencontrer aujourd’hui, peux-tu te présenter en quelques mots ?

NF : Je suis artiste plasticien, je travaille la photographie, mais aussi d’autres médiums. Mon travail s’articule autour de la représentation d’éléments qui ne sont pas forcément visibles, palpables, ou directement représentables. Je travaille avec une approche écosystémique, j’étudie les interactions dans les écosystèmes, et j’essaye de comprendre, comment à l’échelle de la planète, la biosphère fonctionne. 

Klima : Une humeur du jour ?

NF : C’est assez intense en ce moment, je suis en plein dé-rushage de tout ce que j’ai fait l’année dernière. Je prépare aussi une exposition : Initium Maris. J’ai ce sentiment d’être un peu dans l’urgence et de manquer de temps, de décantation. 

Klima : Nous avons, pour commencer, quelques questions sur ton rapport à la mer. Alors où est-ce que tu as grandi ?

NF : Moi, je suis Rennais, mais j’allais à La Turballe tous les week-ends, toutes les vacances. J’étais tout le temps au bord de la mer, c’est-à-dire que je passais mes semaines à Rennes et tout le temps que j’avais de libre, j’allais en bord de la mer.

Klima : Est-ce que tu te souviens de ton premier contact avec l’eau ?

NF : En tant qu’enfant non, mais je pense que j’étais sur des bateaux avant de marcher. Donc, mon contact avec l’eau, il existe depuis toujours. C’est pour moi un espace d’exploration qui stimule l’imaginaire en permanence. Mais même ma première plongée, je ne m’en souviens pas, j’étais trop jeune. Puis, j’ai très vite eu un contact un peu professionnel avec la mer, ça n’a jamais été un espace de loisirs. J’ai commencé à faire les saisons de pêche quand j’avais 14 ans. Maintenant, je suis plus souvent sur des bateaux de scénographie ou des bateaux scientifiques que sur des bateaux de pêche.

Klima : À quel rivage te sens-tu attaché, en France ou à l’étranger ?

NF : La Bretagne, forcément, la Bretagne dans son ensemble, mais j’ai des endroits plus intimes comme toute la zone de La Turballe, Piriac, Le Croisic, les îles comme Belle-Île. Ça, c’est le territoire que j’ai beaucoup arpenté, il y a aussi le Finistère que j’aime beaucoup, la mer d’Iroise qui est absolument extraordinaire, et le golfe du Morbihan que j’aime beaucoup aussi.

Klima : Donc très français… 

NF : C’est mon littoral de cœur, après je connais un peu le Portugal, l’Espagne, le Japon, j’aime beaucoup le littoral japonais. Mais c’est vrai que pour moi, le littoral, c’est aussi ce littoral de proximité. C’est cette partie-là qui m’intéresse, même artistiquement, qui est une partie – je ne parle pas de l’espace terrestre, mais de l’espace sous-marin – plus difficile parce qu’elle est plus turbide et plus froide. Le littoral breton est plus complexe avec les courants, sa grande dynamique ; il est donc moins exploré, ou exploré différemment de l’espace sous-marin méditerranéen, par exemple, qui est plus clair et plus chaud, il est plus fluide et plus accessible. Ce qui ne veut pas dire qu’il est un peu plus représenté. 

La question des représentations, c’est encore une chose qui est assez étonnante pour moi vis-à-vis du milieu sous-marin. Quand on parle de littoral, il y a différentes choses, je pense que beaucoup de personnes ont cette vision du littoral comme un espace terrestre, avec un trait de côte et éventuellement l’estran si on est en Bretagne, et ensuite, on a ce rapport à un plan d’eau sans se projeter dessous. 

Klima : Il n’y a pas cette idée de continuité…

NF : Oui exactement, tout comme il y a peu de conscience de ce qu’est cet espace. Il y a un chiffre que je donne souvent et qui est pour moi absolument fondamental, c’est que l’espace océanique, couvre un peu plus de 70% de la planète. Mais le volume d’espace habitable pour le vivant, c’est 97% de la planète. Donc, en termes d’espace – on va dire d’espace investi par le vivant tout confondu – c’est énorme. 

Là, par exemple, j’effectue un travail avec l’IFREMER sur une campagne océanographique entre 700 et 2.000 mètres de fond et il y a du vivant partout. Dans le canyon de Lampaul, au large de la Bretagne, j’étais étonné par la quantité de vivants, qui n’est pas un vivant démonstratif. On le voit par la couleur de l’eau en surface au début de la colonne d’eau, puis on le voit par les mouvements des particules dans cette colonne. Et dès qu’on remonte un échantillon, il y a un nombre de vies sur cet échantillon qui est complètement incroyable.

Klima : Des chercheurs nous disaient cela aussi à propos des fonds marins sous la calotte glaciaire, ils ne pensaient pas non plus y trouver autant de variété de couleurs, de formes.

NF : Exactement, donc, quand je parle de cette descente, du moins sur les 200 premiers mètres, il y a tout l’espace de la photosynthèse, en terme de biomasse, c’est énorme. Cette couche avec le phytoplancton, produit plus de la moitié de l’oxygène de la planète. Ensuite, il y a tous les vivants qui ne font pas la photosynthèse, c’est une zone sans lumière qu’on appelle zone aphotique, et là aussi, c’est bourré de vivants. 

Sur terre, on n’est pas sur ce rapport vertical, on est sur un rapport horizontal qui peut évidemment varier d’altitude, alors qu’il faut se dire que la moyenne de profondeur dans l’océan, c’est 3 800 mètres. On est pas du tout sur les mêmes volumes. Quand on pense comme ça, alors qu’on a l’impression d’occuper un espace très important sur la planète, ça fait relativiser et on se rend compte qu’on n’est pas grand-chose. 

Donc, pour moi, ces questions d’espace, c’est très important quand on parle de littoral. 

Klima : Pour nous, c’est une zone de mélange, de porosités entre la terre et la mer, c’est un espace qui se mélange tout le temps, qui bouge continuellement… 

NF : Et puis après on a la question du circuit de cette eau, qui va créer le mélange et l’échange. C’est tout le projet que j’entame sur les fleuves qui s’appelle Fleuve Océan. Donc, c’est vraiment cette idée de travailler sur le fleuve comme une continuité de l’océan, de travailler sur la connexion entre la terre et les océans l’atmosphère et les glaces. Et je travaille sur cette représentation un peu globale, qui peut paraître abstraite quand on la résume comme ça. Mais je crée des liens, des images, pour en faire des représentations un plus lisibles.

© Nicolas Floc’h_Paysages productifs, Initium Maris, 0uessant, – 7m, 2016

Les couleurs de l’eau

Klima : Est-ce que le côté répétitif inventaire, un peu laborieux, te permet d’accéder à autre chose ? Une autre manière de voir, de percevoir et d’être en contact ? Que cherches-tu à travers cette démarche ? Est-ce que ton regard a changé au fil du temps, au fil des séries, sur la couleur de l’eau, par exemple ?

NF : Oui, si on prend la couleur de l’eau, mon regard change. Le bleu et le vert sont des couleurs évidentes, mais je ne savais pas que je pouvais trouver du rouge à certains moments sur certaines efflorescences de phytoplancton. Il y a des phytoplanctons, des flagellées, qui donnent des blooms rouges.

Klima : Est-ce que tu peux nous expliquer qu’est-ce qui fait la différence de couleur ? Et comment tu en es arrivé à ce travail précis ? 

NF : Par exemple, j’ai été étonné de trouver dans les fleuves – dès que je commençais à remonter dans les estuaires – des jaunes et des rouges. C’est la densité de sédiments, avec la lumière qui est alors filtrée, qui va aussi donner cette couleur.

Klima : Tu fais toujours tes observations à la même profondeur ? 

NF : Non, parce que la lumière ne se diffuse pas de la même manière, par exemple, dans des rivières, la lumière disparaît très vite après quelques mètres. Donc on reste presque en surface dans les rivières, et je descends jusqu’à 100 mètres dans l’océan. Ça dépend de la densité, du type de sédiments et de ce qui se trouve dans l’eau. 

Klima : C’est ce qui génère la couleur ? 

NF : La couleur est déterminée par un ensemble de facteurs. Tout dépend d’où on part. Si on part des rivières, ça va être la matière organique dissoute, par exemple des feuilles, qui vont teinter l’eau, ou des végétaux qui vont donner une certaine couleur, ou des minéraux, de l’oxyde de fer qui vont teinter, l’eau. Il y a aussi les sédiments plutôt jaunes ou rouges, et ensuite, l’élément principal, comme dans l’océan, c’est le phytoplancton qui va plutôt en général tirer sur le vert. C’est cet ensemble d’éléments dans la colonne d’eau, qui vont générer la couleur. Il y a aussi la réflexion depuis la surface. On a évidemment la réflexion du ciel et des nuages qui peuvent influer sur nos perceptions de la couleur. 

La couleur de l’océan va nous donner des indications sur la composition des minéraux, par exemple, on va pouvoir suivre l’efficacité de l’absorption de carbone dans l’océan grâce à l’étude de la couleur.

Klima : Est-ce que tu as pu voir des évolutions de couleurs dans certains milieux ? 

NF : Oui, par exemple, je pense qu’il y a des zones que je connais bien, la baie de La Turballe où aujourd’hui l’eau est très souvent verte, à cause, des rejets. Quand j’étais gamin, il n’y avait jamais cette eau verte, c’était quasiment toujours une eau transparente. Il y avait plein de laminaires qui aujourd’hui ont complètement disparu dans cette zone-là, parce qu’il n’y a plus assez de lumière. On a un peu le même phénomène de zone morte parce que la lumière ne passe plus et ça transforme les milieux. Grace à cette couleur de l’eau, on peut rentrer dans une lecture géologique, dans une lecture climatique, dans une évaluation de l’état de santé des océans et de la planète.

Klima : Tu peux nous parler de ta série sur la couleur de l’eau que tu prépares au Mississippi ?

NF : Pour moi, les choses se développent sur des temps très longs, ces séries sont complétées les unes par des autres et travailler sur ces paysages liés à la couleur de l’eau nous raconte autre chose. Symboliquement, il y a plein de choses qui m’intéressent, le Mississippi, je veux l’approcher d’une manière un peu complexe. Je traverse des territoires à la fois qui racontent des choses géologiquement, mais qui racontent des choses aussi par l’histoire des hommes qui ont habité ce territoire, ou qui les habitent actuellement.

Et puis au-delà de la terre, je m’intéresse aussi au ciel. Mon point d’entrée, c’est la couleur de l’eau, c’est mon axe de travail, mais je pense déborder, mais je ne sais pas encore. Et puis, il y a plein d’endroits qui m’intéressent, mais je vais travailler autour des chemins liés à l’eau, je vais essayer de suivre l’eau. 

En fait, tous ces projets sont un seul projet en même temps. C’est à la fois des étapes, un seul projet, et ce, même si les formes peuvent paraître différentes.

«Nicolas Floc’h, Paysages productifs», photo Laurent Lecat, FRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur. ADAGP, 2020

Les représentations des paysages sous-marins

Klima : Qu’est-ce qui t’a poussé à t’intéresser aux représentations des paysages sous-marins ? 

NF : Les premières pièces que j’ai faites sur la couleur de l’eau, c’était au début des années 2000, j’ai commencé à filmer la couleur de l’eau, je m’y intéressais, mais je ne comprenais pas.

L’étude la couleur de l’eau m’a permis de considérer la colonne d’eau comme habitat, d’être dans l’habitat principal de l’océan, mais qui est aussi quelque part le plus abstrait. C’était un espace absolument fondamental. Après, j’ai fait un travail sur les habitats artificiels. C’est ce qui m’a permis de rentrer un peu dans le monde scientifique, pour identifier les lieux, connaître le fonctionnement des récifs, j’ai commencé à rencontrer des gens dans la communauté scientifique et à avoir une autre lecture de l’océan, plus complexe.

Et à commencer à les représenter aussi, en faisant le constat qu’ils n’étaient pas montré de manière panoramique, qu’il n’y avait pas forcément de représentation de certains de ces espaces sous-marins, même si on les voyait dans des films. Mais ce n’était jamais vraiment le sujet, en fait. Et les images, c’est jamais une image seule de ces espaces. C’est toujours une image macro ou de photographie animalière, parce que c’est beaucoup de photographie animalière ou de la photographie très anthropocentrée. Donc, j’ai fait ce constat qu’en Bretagne ou en Méditerranée, il n’y avait pas de vision commune de ce que pouvaient être ces espaces. Ces paysages n’avaient pas de représentations réelles et ça me paraissait important de pouvoir leur en donner.

Klima : Que cherches-tu dans ces représentations ?

NF : Pour moi, c’est vraiment important de pouvoir regarder différemment et de questionner aussi les représentations qu’on a de l’océan. Qu’est-ce qu’on montre de l’océan ? Il y a deux niveaux : montrer une chose qu’on ne voit pas et montrer une chose qui est en train de se transformer très rapidement. Et ces paysages, que j’ai pris en photo autour de la Bretagne depuis des années, si on refait la même chose dans vingt ans, on n’aura plus les mêmes paysages.

Klima : Comment peut-on partager ta recherche photographique de manière plus large, notamment sur tout l’inventaire photographique, la base de données que tu es en train de créer ? 

NF : Tout ce qui est ma base de fichiers bruts, c’est-à-dire des fichiers qui ne sont pas retravaillés, toute cette masse d’images que je réalise est purement fonctionnelle pour des chercheurs. Le CNRS à Marseille et IFREMER peuvent avoir accès à ce fonds photographique, et donc les chercheurs qui travaillent sur ces territoires peuvent avoir accès à ces fichiers, mais exclusivement dans le cas de la recherche. 

Je réfléchis à monter un gros projet pour travailler sur les archives et les rendre accessibles, via une plateforme numérique, interactive qui permette d’aller voir ces sources.

© Nicolas Floc’h_Paysages productifs

Fascination pour l’esthétique ? 

Klima : Ton travail est reconnu et apprécié, pourquoi penses-tu que ton travail intéresse autant les gens ? (expos, articles, résidences…) Est-ce à cause de sa beauté ? Si oui est-ce que la beauté esthétique peut cacher les sujets de fond qui sont à aborder, les sujets moches, peu reluisants, qui nous remettent en cause collectivement ? On est toujours attiré par ce qui est beau et pourtant cela peut parfois empêcher d’aller au-delà, de comprendre ce qui est en jeu ou de se révolter…

NF : Oui, ça peut être une question, mais par exemple, si on prend l’exposition avec les images de la couleur de l’eau de Marseille. Cette couleur était due aux rejets de la ville de Marseille, donc la couleur montre ce qui se passe dans cette zone où normalement, on a une eau bleue avec assez peu de sédiments. Qu’est-ce qu’on observe sur les paysages ? Toute la zone du rejet, sur huit kilomètres à peu près, n’a plus de faune et n’a plus rien de fixé, et tout ça, c’est extrêmement lisible sur les images que je montre, comme l’acidification. 

Klima : Et pourquoi le noir et blanc ?

NF : Parce qu’on n’a pas la même histoire de la photo sous l’eau que sur terre. Donc, on n’est pas passé par tout un tas d’étapes, parce que le matériel arrive aussi plus tard et parce qu’on n’a pas tout à fait le même regard. Je trouvais intéressant par rapport à la construction de l’iconographie et surtout de l’histoire de la photo de paysage.

Par exemple, si on prend les photos de paysages aux Etats-Unis, qui ont été faites à partir d’images en noir et blanc. Le noir et blanc va nous emmener ailleurs et va stimuler l’imaginaire. Et ensuite, il y a une deuxième chose, c’est que ça nous ramène à plein d’époques différentes de la photo. Et je peux parler aussi bien des pionniers de la photographie, qui ont participé aux grandes missions géologiques comme Jackson Sullivan, avec toute l’histoire que ça véhicule qui est très complexe. Mais aussi aux photographes de la Grande Dépression, ou dans un visage, ou dans une vue urbaine. On peut lire la crise environnante, la crise de 1929. Aujourd’hui, ce n’est pas la même crise, c’est une crise écologique.

Pour moi, le fait d’utiliser le noir et blanc va permettre de convoquer aussi l’avatar, de convoquer un travail sur le patrimoine industriel. Mais là, on est plus sur un patrimoine naturel, même si c’est très anthropique et très transformé. Donc comment ce noir et blanc va nous emmener sur différents territoires et aussi sur d’autres imaginaires qui ne sont pas ceux qu’on applique à l’océan habituellement ? Pour moi, c’est important de créer ces déplacements. Donc, ce côté esthétique, il permet aussi de régénérer la lecture de l’environnement.

Compréhension du milieu marin et transmission

Klima : Tu fais en sorte que des étudiants travaillent sur l’océan, sur la mer. Est-ce qu’il y a de nouvelles pédagogies à développer ? 

NF : J’essaye, ce n’est pas toujours facile. J’ai monté un projet à partir de 2014, où j’ai emmené les étudiants pendant 4 ans autour de la Bretagne. Et ça a créé quelques vocations. Je continue à essayer d’emmener des étudiants ou des anciens étudiants sur ce territoire, mais pas assez à mon goût. Et c’est compliqué, sur cette invisibilité, sur le manque d’expérience de cet environnement. La lecture du milieu, l’identification par rapport à ce milieu, elle est très limitée parce qu’il y a souvent un manque d’expérience de cet environnement et un manque de partage puisque les choses existent à partir du moment où on les partage. 

C’est là que la question du regard, qui est pour moi, essentielle si on parle d’actions. En tant qu’artiste, je pense que l’endroit où vraiment, on peut agir, c’est sur la représentation des choses et des environnements du monde dans lequel on vit. On a une perte évidemment de compréhension de notre milieu, puisqu’on se coupe en permanence de la réalité de ce milieu en mettant de la distance, notamment en vivant dans des villes. Je pense qu’il y a un ensemble de choses qui sont mesurables, mais qui sont aussi de l’ordre de la perception d’une compréhension. Ce que les artistes peuvent accompagner, c’est cette multiplicité du regard, pas juste scientifique, mais toutes disciplines confondues. Je pense que c’est la convergence qui peut permettre de construire des choses.

Paysages Productifs

Klima : Dans tes projets, tu parles parfois de paysages productifs, peux-tu nous dire ce que tu entends par là ?

NF : Mon travail et toutes les séries que j’ai faites, que ce soit la couleur de l’eau ou d’autres peuvent être regroupées sous une appellation « Paysages productifs », sur l’idée de productivité des écosystèmes, mais pas la productivité d’une chose qui va être consommable, mais plutôt que ces écosystèmes vont produire les conditions mêmes du vivant. Et surtout, cette productivité n’est pas stable et immuable, si on parle des sols, ou du rôle climatique de l’océan, du rôle de ses paysages. Les écosystèmes sont de moins en moins en capacité de créer cette incroyable diversité du vivant, cette production n’est pas constante, elle décline. 

Pourtant, ces paysages marins produisent le vivant, il y a plein d’espèces qui les habitent et ils sont les conditions-mêmes du vivant, d’un ensemble d’espèces. À partir du moment où ces paysages s’effondrent, ou se transforment de manière excessive, il y a toute une partie du vivant qui en dépend qui s’effondra. C’est cette compréhension des conditions de vie des espèces qui n’est pas assez perçue, on ne pense trop souvent qu’en terme d’espace habitable ou zone habitable. 

Pour moi, ces paysages sont absolument essentiels et c’est pour ça que je, j’insiste sur ce terme de « Paysages productifs », il renvoie à la productivité des écosystèmes et donc aux conditions-mêmes de l’habitabilité de la terre, pour les hommes et toutes les autres espèces.

Klima : Oui, c’est un terme plus beau et essentiel que celui des services écosystémiques où on essaye de référencer des écosystèmes en fonction de leurs valeurs rendues aux humains… C’est tellement triste de voir des paysages à travers ce prisme et de devoir faire une grille des services écosystémiques pour comprendre qu’il faut les préserver… Ça réduit toute la richesse d’un milieu aux services…

© Nicolas Floc’h_Paysages productifs

Quelques questions plus personnelles

Klima : Qu’est ce qui te touche dans ton travail ?

NF : Je vois par exemple la question de la couleur du monochrome, c’est une question qui m’obsède depuis longtemps. Qui est liée vraiment à la peinture. La photographie est aussi quelque chose qui m’intéresse depuis très longtemps. La sculpture aussi, car il y a quelque chose de très sculptural en photographie. Donc, tous les médiums traditionnels qui sont liés à l’art. Mais après, aujourd’hui, je pense que dans ces séries-là, il y a une compréhension d’un certain nombre de choses, d’une urgence aussi.

Klima : Qu’est-ce qui te motive quand tu dis urgence ? 

NF : Urgence par rapport à l’environnement, par rapport à la situation dramatique, par exemple l’acidification, c’est juste terrifiant, quand on voit les sites acides au Japon et ce qui se passe sur les écosystèmes. Dans un environnement normal, on va repérer 50 espèces en un coup d’œil, alors que dans des zones acides, on en voit seulement deux. C’est terrifiant, c’est toute la diversité du vivant qui est touchée.

Klima : En temps difficile, quel serait ton territoire, ton lieu refuge ?

NF : Alors qu’est-ce qu’on appelle temps difficile, car en fait les temps difficiles sont déjà là. Et qu’est-ce que ça veut dire refuge ? C’est un repli sur soi ? Parce que je refuse cette idée de s’extraire du monde.

Est-ce que c’est pour un moment donné, ou est-ce que ce refuge est collectif ? Est-ce que l’idée de refuge suggère une idée de repli et de protection ? Ce qui est très compliqué, c’est que tout le monde ne peut pas se réfugier en même temps, c’est-à-dire que cette notion de refuge est illusoire, puisque si tout le monde se réfugie, il n’y a plus de refuge, tout le monde va vouloir aller dans une île, ou tout le monde va vouloir aller dans un village, avec un effet de saturation… Évidemment, j’ai un rapport à la mer, donc j’aurais tendance à dire que le bord de mer est pour moi un espace où je vais régulièrement, où je me sens bien. Mais j’envisagerais plus d’arriver dans quelque chose de collectif, parce que je pense que c’est en essayant de faire ensemble qu’on peut peut-être construire autre chose. Mais je ne crois pas aux situations de s’extraire des choses pour échapper au destin.

Klima : Au départ, on avait relié cette question aux endroits qu’on aimerait préserver. Et justement, c’était de dire, si c’est difficile, dans quel endroit, toi, tu te sens bien ? Mais je trouve que ta réponse est très belle, parce qu’on n’a jamais eu de réponse comme la tienne, sur le fait de ne pas envisager un refuge de manière isolée, mais de manière collective. 

Klima : Et si tu étais un autre être vivant (minéral, végétal ou animal) tu serais quoi ? Et pourquoi ? 

NF : C’est très difficile pour moi. Je pense que je serai peut-être quelque chose de végétal. Le végétal m’intéresse beaucoup. Et parce que je trouve qu’on se préoccupe beaucoup de l’animal et de l’humain et pas assez du végétal. Ou peut-être que je serais un milieu, c’est très difficile pour moi de dire une chose comme ça, parce que je travaille tellement sur les interactions entre les choses que c’est cette circulation entre toutes choses qui m’intéresse plus que les choses en elles-mêmes.

Klima : Merci beaucoup Nicolas de nous avoir reçues et d’avoir pris ce temps d’échange avec nous.