XS
SM
MD
LG
XL

Le littoral, une histoire mouvementée

Le littoral est un milieu mouvant soumis aux forces considérables de la mer, du vent et des fleuves côtiers. Certaines portions, constituées de sédiments plus meubles, sont remodelées en permanence. Les embouchures se déplacent, les baies se comblent, les dunes roulent sur elles-mêmes, les lagunes s’ouvrent puis se ferment… Nul besoin pour cela de transgression marine ni de changement climatique, ces écosystèmes d’interface fonctionnent ainsi. Depuis le début de l’ère chrétienne, le niveau de la mer est resté relativement stable mais les rivages n’ont cessé d’évoluer, parfois de façon spectaculaire. La côte ouest de l’île d’Oléron a reculé de plus d’un kilomètre entre 1700 et 1825, puis a avancé d’autant dans le siècle qui a suivi. Depuis le Moyen-âge, l’Adour hésite à choisir son débouché à la mer sur une distance de 30 km. Aigues-Mortes, port des croisades de Saint-Louis, est aujourd’hui à plus de 5 km de la mer.

Du fait même de cette instabilité, mais aussi des dangers qui pouvaient surgir d’embarcations ennemies, l’homme a longtemps considéré les rivages comme des lieux d’insécurité. À l’exception des ports et de quelques grandes villes construites dans les secteurs propices, la plus grande partie du littoral est longtemps restée peu habitée : on ne bâtissait pas sur le sable ni dans les marais.

Figure 1 (exemple de mobilité historique du trait de côte)

En revanche, au fil des siècles l’Homme a cherché à valoriser le sel déposé par la mer puis le remarquable potentiel agronomique des sédiments comblant peu à peu les zones abritées soumises au balancement des marées. L’exploitation des salines a conduit à l’aménagement de nombreux marais littoraux, la poldérisation progressive a permis de « gagner sur la mer » d’excellentes terres agricoles en endiguant les grandes quantités de matériaux qu’elle avait déposées dans les baies.

Quelques siècles de stabilité du niveau de la mer, conjugués avec le développement rapide des techniques de génie civil, nous ont conduits à penser le rivage comme une limite fixe. Derrière ce trait de côte, plus de mémoire du risque ni d’appréhension des modifications possibles de la morphologie côtière. Avec l’avènement du tourisme littoral de masse, dès les années trente puis lors de son développement spectaculaire après-guerre, les enjeux se sont multipliés au plus près des côtes. Avant le vote de la loi sur les congés payés de 1936, moins de 500 000 touristes français se rendaient sur le littoral. Quarante ans plus tard, ils sont 10 à 12 millions chaque été en bord de mer.

Une urbanisation balnéaire importante en a résulté, qui a nécessité pour sa protection l’édification d’un grand nombre d’ouvrages de fixation et de consolidation : digues, épis, enrochements et autres percées occupent plus du tiers des côtes françaises. Ceux-ci génèrent des désordres dans la géomorphologie côtière, déplaçant les forces d’érosion ou interrompant le transit sédimentaire. Ils rendent plus difficile le maintien des rivages sableux et donc des plages, atouts essentiels du tourisme balnéaire. Ils ont un coût considérable, qui tend à s’accroître même s’il reste encore souvent inférieur à celui que représenterait la relocalisation des biens qu’ils protègent. Mais surtout, ils instaurent dans la perception collective le sentiment d’une délimitation stable et définitive entre la terre et la mer et éloignent de la conscience du risque. Or, la vulnérabilité ne disparaît pas du fait de ces ouvrages ; bien au contraire, avec les tendances au réchauffement et à l’élévation du niveau de la mer, le risque sera de plus en plus présent, notamment pour les rivages soumis à l’érosion (environ un quart du littoral français) et pour ceux potentiellement accessibles aux submersions marines (700 000 ha, l’équivalent d’un département).

Figure 2 (exemple de carte d’évolution de l’urbanisation)

Subir, résister ou s’adapter ?

La trajectoire historique ainsi décrite impose un changement de cap dans les politiques d’aménagement littoral : ne pas prendre la mesure des enjeux de l’élévation du niveau de la mer conduirait à subir de façon de plus en plus dramatique les événements. Le premier réflexe est logiquement de consolider le dispositif de défense contre la mer, même si l’on sait qu’irrémédiablement le jour viendra où il faudra se repositionner en retrait. Ce jour n’est pas nécessairement prochain, ce qui n’incite pas à prendre les décisions les plus innovantes. C’est aussi la raison pour laquelle il est encore temps d’expérimenter pour imaginer et tester les solutions de demain : le Conservatoire du littoral s’y engage, fort d’un domaine foncier qui représente 15 % du linéaire côtier français, le plus souvent situés en zone naturelle mais composant également avec des espaces agricoles, urbains ou balnéaires soumis aux aléas décrits plus haut. Au sein de ces territoires, quels rôles peuvent jouer les sites du Conservatoire, et plus généralement les espaces naturels littoraux ? Peuvent-ils notamment, dans une vision moderne de la gestion littorale, constituer des interfaces actives entre terre et mer, participant à la régulation des aléas marins et au développement harmonieux des territoires littoraux ?

Figure 3 (coupe d’un territoire aménagé en défenses naturelles et artificielles successives)

Cette question, simple en apparence, soulève de nombreuses difficultés. En premier lieu, les secteurs déjà fortement aménagés en front de mer ne peuvent être recomposés ou relocalisés qu’à des coûts élevés, à l’image de la valeur vénale des constructions et activités présentes. En deuxième lieu, les outils techniques et juridiques ne sont pas encore adaptés à ce genre de situation, les dispositifs en matière d’urbanisme ou d’environnement sont avant tout basés sur des zonages, lesquels s’accommodent mal de situations dynamiques ou évolutives. Enfin, et cela a déjà été dit, la représentation sociale du trait de côte est aujourd’hui une limite fixée qu’il est difficile et angoissant d’imaginer comme une interface mobile.

Le Conservatoire s’efforce, depuis plus d’une quinzaine d’années, d’apporter sa contribution à ce débat complexe en intégrant trois niveaux de responsabilités : en tant que propriétaire foncier, en tant qu’acteur des territoires et en tant que représentant d’un intérêt public national. Il a également pu établir, à travers des enquêtes d’opinion, que les Français étaient très attachés au caractère naturel de la transition entre la terre et la mer, et sensibles à la dégradation des paysages littoraux. Par ailleurs, des initiatives législatives sont apparues ces dernières années pour donner une existence juridique aux secteurs littoraux sujets à l’érosion et les doter d’outils nouveaux adaptés à la mobilité du trait de côte. Il existe donc aussi des éléments favorables à de nouvelles façons d’appréhender les questions de sécurité sur le littoral.

Adapto : des démarches expérimentales de gestion souple du trait de côte.

La mise en place du programme adapto a débuté en 2015 avec l’aide de deux fondations (Fondation de France et Fondation Procter et Gamble). C’est aujourd’hui un projet Life européen destiné à contribuer aux actions d’adaptation au changement climatique. Commencé en novembre 2017, il se poursuivra jusqu’en 2021. Il a pour but d’expérimenter l’intérêt des milieux naturels littoraux pour améliorer la résilience des territoires côtiers soumis aux aléas d’érosion et de submersions marines.

La mission du Conservatoire est avant tout tournée vers une maîtrise foncière pour la préservation des dynamiques écologiques et des paysages en assurant l’accueil du public. Mais elle peut également consister à promouvoir une gestion intégrée des zones côtières. Or, les défis imposés par l’adaptation à l’élévation du niveau de la mer relèvent indéniablement d’une vision intégrée. Dans ce cadre, l’ambition d’adapto est de démontrer que la présence judicieuse de milieux naturels peut participer à des solutions efficaces et économes en matière de sécurité des territoires littoraux et rétro littoraux. Elle peut même en être un des leviers opérationnels au service des efforts de planification (urbanisme, programmes d’action de prévention des inondations, etc.) réalisés sous l’égide des collectivités qui en ont la charge.

Figure 4 (Carte des sites adapto)

Dix sites ont été choisis dans un premier temps. Ils répondent à des contextes géographiques variés et sont à différents degrés d’avancement dans la démarche d’adaptation. Ils se répartissent sur l’ensemble des façades maritimes françaises, et sont composés pour la plupart de zones basses plus ou moins anciennement endiguées, mais aussi de milieux sableux et dunaires en interface entre la mer et des territoires de faible altitude. Les enjeux économiques y sont relativement faibles – même si localement ces enjeux peuvent être déterminants –, et le Conservatoire y dispose d’une assise foncière significative lui permettant d’être un acteur légitime. Sur ces secteurs, la démonstration pourra donc se focaliser sur les enjeux techniques et psychologiques des situations, et se concentrer sur la construction partagée avec les acteurs locaux de scénarios réalistes à relativement court terme. De ces démarches concrètes, dont l’histoire n’est pas encore écrite puisque leurs résultats dépendront de nombreux facteurs, seront tirés des retours d’expériences et, espérons-le, le message qu’une anticipation raisonnée acceptant la mobilité du trait de côte sur des espaces naturels préservés est non seulement possible, mais probablement bénéfique.

Quels sont les atouts des milieux naturels littoraux ?

Le milieu naturel en bord de mer présente plusieurs avantages. En premier lieu, il ne présente pas de vulnérabilité particulière, l’érosion ou la submersion ne le « détruisent » pas, elles se contentent de le modifier. De plus, l’énergie de la mer qui se répand dans les milieux naturels est détournée de l’attaque des enjeux humains. Les masses sableuses sont remaniées mais freinent l’assaut des vagues, les zones humides emmagasinent l’onde de marée ou de tempête, retardant l’envahissement des secteurs construits. Les ouvrages de défenses, s’ils sont situés en arrière, seront moins fragiles qu’en front de mer.

Le fonctionnement naturel des écosystèmes littoraux intègre une certaine résilience face aux événements marins, qui se manifeste de plusieurs façons. Les parties hautes de l’estran, nommées scientifiquement schorres et selon les régions mollières, herbues ou marais salés, sont couvertes d’une végétation basse qui offre une rugosité aux vagues, propice à la dissipation de l’énergie. Les polders, positionnés sur d’anciens marais salés endigués, peuvent limiter l’installation du schorre devant les digues. Le sol des polders se tasse au fil des ans et se retrouve à des altitudes très basses qui rendent difficile sa protection et coûteuse l’évacuation de l’eau. En revanche, un polder reconnecté à la mer verra la sédimentation reprendre en son sein et reconstituer rapidement une interface protectrice. On pourrait qualifier les prés-salés de « petite mangrove » de métropole.

Les systèmes sableux, constitués en principe d’un estran sableux, d’une plage et d’un ou plusieurs cordons dunaires, sont capables d’accompagner les mouvements du trait de côte, pourvu qu’ils ne soient pas fixés et qu’un espace suffisant soit disponible en arrière. Dans ces conditions, un nettoyage raisonné des plages, respectant la laisse de mer, et les techniques de gestion souple des dunes favorisant leur engraissement sans entraver leur déplacement progressif, permettent à faible coût de participer à la résilience du système.

Les mangroves jouent elles aussi un rôle maintenant bien connu dans la protection des rivages tropicaux. Ce sont les secteurs où elles avaient été détruites qui ont payé le plus lourd tribut au tsunami de 2004. Écosystème flexible par excellence, la mangrove accompagne spontanément les variations du trait de côte dans un sens comme dans l’autre. Mais, comme pour les dunes, cela n’est possible que s’il n’y a pas de « point dur » pour empêcher ces mouvements.

Figure 5 (photo aérienne oblique)

Enfin, l’intérêt des milieux naturels en interface entre la terre et la mer s’analyse aussi en termes écologiques, paysagers et économiques. Pour ne citer que quelques exemples sur ce dernier point, l’attrait touristique, les rendements de la pêche côtière et la qualité des eaux de baignade sont optimisées lorsque l’artificialisation de la côte est limitée.

Il ne s’agit pas de redonner au littoral une virginité naturelle intégrale, mais d’associer les services rendus par ces écosystèmes aux dispositifs d’aménagement en leur réservant une place appropriée. Cela se traduira le plus souvent par le positionnement de défenses classiques en « second rang », permettant aux milieux naturels de jouer leur rôle d’interface tout en maintenant une limite réputée infranchissable pendant plusieurs dizaines d’années.

La démarche adapto sur le terrain

La démarche adapto se veut expérimentale et partagée, elle est donc modeste et empreinte d’un certain empirisme, qui doit permettre d’adapter les méthodes utilisées à chaque contexte local. Six axes guident néanmoins l’action :

  • S’inscrire dans la gouvernance et la réalité humaine des sites ;
  • Garantir l’efficacité des modèles proposés en matière de gestion des risques littoraux ;
  • Veiller aux équilibres écologiques ;
  • Optimiser la qualité paysagère ;
  • Analyser les impacts économiques directs et indirects des scénarios ;
  • Produire des outils pédagogiques permettant de retransmettre les expériences menées.

Une progression logique est également souhaitable, même si les calendriers doivent souvent s’adapter pour répondre aux circonstances.

Le premier objectif est la démonstration du caractère intrinsèquement mobile du trait de côte. Pour cela, l’approche historique est la plus convaincante, car elle repose sur des faits et peut être assez facilement documentée.

Une seconde étape consiste à recueillir et partager les connaissances scientifiques et techniques utiles à la construction de scénarios. Ces données peuvent être déjà présentes ou nécessiter des apports nouveaux. Le Bureau de la recherche géologique et minière (BRGM) est le partenaire principal du Conservatoire pour effectuer ces compléments en matière de compréhension des aléas.

Enfin, une troisième étape décisive doit permettre de définir avec les acteurs locaux intéressés les scénarios de futurs plus ou moins lointains pour le site considéré. Le recours aux méthodes de la prospection est souvent pertinent à ce stade, afin de structurer la construction de trajectoires logiques dans un avenir nécessairement incertain.

Figure 6 (exemple de scénario d’évolution sur une carte paysagère)

L’approche paysagère en complément

L’approche paysagère, au-delà de son intérêt propre, peut accompagner les réflexions à toutes les étapes décrites ci-dessus. En effet, la représentation sous une approche paysagère de faits historiques, scientifiques ou de scénarios futurs a la faculté de réunir l’ensemble des acteurs dans une perception commune, sur laquelle il est aisé de s’identifier et d’échanger. Plusieurs travaux d’étudiants ont déjà été menés sur les sites adapto grâce au partenariat avec l’école nationale du paysage de Versailles, qui ont largement favorisé les discussions à différentes étapes des processus sur lesquels ils sont intervenus.

Ainsi, les démarches adapto se poursuivront pas à pas, étape par étape, dans l’espoir de constituer à terme un ensemble de références utiles à l’ensemble des sites littoraux confrontés aux enjeux de l’adaptation.


Patrick Bazin

Forestier de formation, Patrick Bazin a occupé à partir de 1987 plusieurs emplois dans la protection de la nature, au ministère de l’environnement, en bureau d’études et dans le monde associatif. Il a intégré le Conservatoire du littoral en 2005, où il dirige actuellement la direction de la gestion patrimoniale, en charge du pilotage de la mission de propriétaire de l’établissement. Parmi les projets structurants menés au sein de sa direction, le programme adapto occupe une place centrale pour contribuer à préparer les espaces littoraux aux effets du changement climatique.

Patrick Bazin

Directeur de la gestion patrimoniale, Conservatoire du littoral

Forestier de formation, Patrick Bazin a occupé à partir de 1987 plusieurs emplois dans la protection de la nature, au ministère de l’environnement, en bureau d’études et dans le monde associatif. Il a intégré le Conservatoire du littoral en 2005, où il dirige actuellement la direction de la gestion patrimoniale, en charge du pilotage de la mission de propriétaire de l’établissement. Parmi les projets structurants menés au sein de sa direction, le programme Adapto occupe une place centrale pour contribuer à préparer les espaces littoraux aux effets du changement climatique.

Klima entre terre et mer

Notre adresse
à Paris

Klima ONG 22 avenue Parmentier
Paris 75011
France

Notre adresse
sur les rivages

Atelier de recherche temporelle 12 rue Saint-Nicolas
Fontenay-le-Comte 85200 France

Keep in touch