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— Articles Klimatiques —
Habiter sur l’eau dans les marais de Mésopotamie

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Habiter sur l’eau dans les marais de Mésopotamie

À la confluence du Tigre et de l’Euphrate, il reste les vestiges d’une civilisation aquatique unique dans l’un des plus grands deltas intérieurs du monde. Connu sous le nom de Jardins d’Eden iraquien ou de Venise de Mésopotamie, ce rare environnement marécageux, existe en plein milieu du désert. Ce territoire mouvant s’étire ou se réduit au gré de l’humeur des deux fleuves qui lui donnent vie : le Tigre et l’Euphrate. On lui prête une grande signification religieuse; on pense qu’il s’agit du site du Jardin d’Eden biblique, mentionné dans la Bible et le Coran, du site du Grand Déluge et du lieu de naissance d’Abraham.

Les Ma’dan

Les marais de Mésopotamie sont un oasis au milieu du désert. Situés dans le sud de l’Irak, le sud-ouest de l’Iran et le Koweït, au confluent du Tigre et de l’Euphrate, une population de près de 20 000 Ma’dan vit dans des villages insulaires flottants. Autrefois ils étaient presque 100 000 à y habiter. Cet ancien système de construction et d’architecture insulaire a permis à une civilisation de s’épanouir dans un environnement hostile tout en maintenant un écosystème de zone humide.

Les Arabes des marais semi-nomades appelés « Adan » ou « Ma’dan », qui signifie « habitant des plaines », ont continuellement habité cette terre depuis près de six mille ans. Jusqu’à ces dernières décennies, les marais constituaient le plus grand écosystème de zone humide continuellement habité du Moyen-Orient.

L’économie et le mode de vie des Ma’dan sont restés similaires aux anciennes pratiques de leurs ancêtres sumériens. Ils ont ainsi su pérenniser un habitat et un mode de vie dans des conditions variables et ont su développer une technique ancestrale permettant la vie aquatique.  Malheureusement cette culture unique qui a traversé plus de cinq millé­naires risque de se perdre.

Le paradis perdu

Aujourd’hui, les Ma’dan et leurs anciennes techniques de construction ont pratiquement disparu, alors que les troubles politiques et l’insécurité impactent la région du Moyen-Orient. Ce labyrinthe de roseaux, imprenable et secret, dont la superficie oscille entre 15 000 et plus de 40 000 kilomètres carrés, a accueilli tous ceux qui fuyaient l’oppression depuis l’époque babylonienne et jusqu’à la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988).

Pour expulser les musulmans chiites de la région et punir les soulèvements de 1991 en Irak, Saddam Hussein a drainé presque entièrement les marais. Il entre­pris de détruire les maré­cages, en mettant à exécu­tion un plan élaboré par les Britan­niques dans les années 1950 qui visait à les conver­tir en terres agri­coles. Il construi­sit des barrages et des digues pour rete­nir l’eau qui les alimen­tait, et il creusa de grands canaux – la rivière Pros­pé­rité, le canal de la Mère de toutes les batailles et le chenal de la Loyauté au Chef suprême – pour les drai­ner.

Des dizaines de milliers d’habitants ont été contraints de quitter leurs maisons, abandonnant leur mode de vie traditionnel pour d’autres villes et camps en Irak ou en Iran.

Aujourd’hui, moins de dix mille Ma’dan sont revenus, et les conditions de vie sont aggravées par le manque d’eau potable, d’installations sanitaires, de soins de santé et d’éducation. De nombreux Ma’dan, en particulier les jeunes, ne retourneront jamais dans les marais.

Drainer ces marais : une catastrophe écologique

Moins d’un dixième des marais survé­curent à cette destruction massive et planifiée. L’assèchement des marais a entraîné la disparition de la végétation tolérante au sel et des eaux riches en plancton qui fertilisaient les sols environnants, ainsi que la perte d’espèces indigènes. Nombre de ces espèces ne reviendront plus jamais dans cette région. Il s’agit d’une catastrophe écologique majeure.

«Véritable nurserie de poissons et crustacés, étape pour des millions d’oiseaux migrateurs sur leur trajet entre la Sibérie et l’Afrique, ces marais ont un rôle essentiel dans l’écosystème de la région. Leur disparition a eu un impact terrible, d’autant plus que la salinité des eaux a considérablement augmenté»

Ulrich Eichelmann, directeur de l’ONG allemande River Watch, auteur du documentaire Climate Crimes et spécialiste de la région.

La décimation de ces zones humides critiques sur le plan écologique, connues pour leur biodiversité et leur patrimoine culturel vivant, a été décrite en 2001 comme « l’une des plus grandes catastrophes environnementales du monde » par le rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement.

Dans ce qu’il reste des marais, on trouve peu de signes de la vie sauvage qui était autrefois si abon­dante et seulement quelques villages subsistent.

Construire des îles flottantes

Les villages flottants des Ma’dan, ou al-tahla, sont composés de dizaines d’îles artificielles, construites par l’homme, appelées al halif, ainsi que d’îles naturelles flottantes, appelées tuhul. Sur ces îles, les Ma’dan sont capables de construire des maisons flottantes élaborées sans clous, ni bois ou mortier ; elles sont entièrement faites de roseaux récoltés localement directement dans les marais alentours. Cette herbe de 8 mètres de haut, ressemblant à du bambou, est au centre de la culture des Ma’dan. En plus de servir à la construction des îles artificielles et des maisons le qasab fournit du fourrage pour les troupeaux de buffles d’eau, de la farine pour le pain et permet aux Ma’dan de se déplacer, en l’utilisant comme matériau de construction pour leur canoës.

Les îles flottantes se trouvent à l’endroit où les ruisseaux des marais se rejoignent pour former de petits lacs. La construction des îles suit un calendrier saisonnier en trois étapes :

La construction commence à l’automne, lorsque le niveau de l’eau est le plus bas. La première étape consiste à entourer une bande de roseaux vivants d’une clôture de roseaux séchés d’un mètre de haut. Cette clôture de roseaux vivants très serrés sert de fondation à l’île.

La deuxième étape de la construction est constituée d’un processus de stratification où des couches alternées de roseaux séchés et de boue draguée du fond du marais servent à construire le plancher de la maison.

Bâtir une maison flottante

La dernière étape, lorsque l’île est finalement consolidée, consiste à utiliser les roseaux pour construire l’architecture du bâtiment. Le qasab séché est à la fois assez solides pour servir de colonnes ou de poutres et assez souple pour être tissés en nattes pour fabriquer les murs, les toits et les sols. Un tressage particulier de ce roseau permet aussi de créer des cordes reliant les éléments structurants du bâtiment ensemble. Ces îles servent finalement de base sur laquelle sont construites des structures comprenant des centres religieux et communautaires, appelés mudhif, des granges ainsi que des habitations plus ou moins grandes, même si la plupart des maisons font généralement deux mètres de large, six mètres de long et trois mètres de haut. Chacun de ces bâtiments a une structure et une forme particulière permettant de connaître son statut et son usage.

Prendre soin de son habitat

Avec des soins et des réparations appropriés, les maisons en roseaux peuvent durer jusqu’à vingt-cinq ans. L’érosion des bords de l’île et l’enfoncement des fondations se produisent au fil du temps mais avec beaucoup d’entretien pour renforcer la structure, certaines îles peuvent perdurer très longtemps. Cette architecture « vivante » est pensée comme éphémère et fragile dont on doit continuellement prendre soin. Ces îles et ces architectures sont très régulièrement entretenues, reconstruites. Ainsi, le rapport des Ma’dan à leur lieu de vie reste à l’écoute des changements et en constante évolution (en comparaison à nos constructions occidentales que l’on conçoit et construit pour rester figées et durer).

Un matériau unique et polyvalent

Le roseau qasab n’est pas seulement utilisé comme matériau mais les Ma’dan ont sur en tirer profit au maximum, jusqu’à l’intégrer comme élément principal de leur culture. C’est une espèce clé ancrée dans toutes les facettes de la vie quotidienne. De la construction insulaire à l’architecture et en tant que matériau indigène le plus abondant disponible dans les marais, il est appliqué de manière innovante dans une multitude de manières à la vie quotidienne et poussé jusqu’à ses limites structurelles et écologiques. Non seulement les Ma’dan ont développé une forme de maison sophistiquée en utilisant un seul matériau de construction, mais ils ont également créé le terrain même sur lequel se dressent leurs maisons.

L’infrastructure indigène de construction des îles développée par les Ma’dan est particulièrement vivante et organique, incorporant des matériaux végétaux vivants.

Une lueur d’espoir pour l’avenir

En juillet 2016, les marais ont été inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui permet d’espérer que l’écologie et la culture des Ma’dan puissent à nouveau s’épanouir et être préservée. Le ministère irakien des ressources en eau a adopté un plan directeur pour la construction de retenues d’eau pour contenir l’eau en hiver et la libérer au printemps, créant ainsi une crue artificielle. L’approvisionnement en eau ne suffira pas à restaurer les marais mais avec des accords de partage de l’eau pertinents entre les pays et des plans de gestion avancés pour l’utilisation de l’eau en amont et dans les marais, un autre avenir pourrait être possible.

La récente situation des Ma’dan est emblématique de la fragilité de nos écosystèmes aquatiques. Si ces infrastructures sont par essence résistantes, sensibles et adaptables aux variations, solidement durables et très sophistiquées, elles dépendent d’un écosystème aquatique complexe. L’asséchement des marais ces dernières décennies par le gouvernement irakien remet en cause toute la culture de ce peuple même si les efforts de restauration de cet écosystème ces dernières années portent lentement leurs fruits.

Les marais et la culture des Ma’dan offrent un exemple vivant de la manière dont les futures civilisations basées sur l’eau pourront vivre en symbiose avec leur environnement. Compte tenu des prévisions d’élévation du niveau de la mer, de tempêtes récurrentes et d’autres effets du changement climatique, ces innovations indigènes en matière d’insularisation permettent d’orienter les civilisations aquatiques vers de nouvelles façon de concevoir l’habitat en symbiose avec un environnement en évolution.


Pour en savoir plus :

Alicia Juge
Alicia Juge
Paysagiste-conceptrice,

Passionnée par les littoraux, leurs patrimoines végétal et bâti, consciente de leurs fragilités et de leurs dynamiques, Alicia souhaite approfondir l’analyse et la compréhension de projets d’adaptation des rivages aux changements climatiques. Après plusieurs expériences en territoires insulaires, les Iles Scilly, La Barbade, La Réunion, elle souhaite aujourd'hui partir à la découverte de nouveaux horizons pour réfléchir et créer de nouvelles approches d'adaptation.

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