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La parole pénultième

Paolo Fabbri

Je me sens concerné par la disparition de Paul Virilio. C’est le moment opportun pour faire une « déclaration spontanée » et apporter quelques clarifications, au sujet de certaines de ces interventions apodictiques et apodidactiques.

1. Les faits personnels. La mémoire – souvenirs transformés et attentes modifiées – me renvoie à Virilio en tant que corédacteur de la revue « Traverses » du CCI (Centre de Création industrielle de Beaubourg) – avec Michel de Certeau, Louis Marin et Jean Baudrillard ; dans le comité scientifique des « Cahiers d’Études stratégiques » du CIRPES, Centre International de Recherches sur la Paix et les Études Stratégiques (EHESS) ; coparticipant au colloque publié sur « L’État nucléaire », au numéro sur la Guerre de « Change international », n. 2, 1984 ; codirecteur du programme du CiPH, Collège international de Philosophie. Virilio était président du Colloque Images et politique, aux Rencontres internationales de la photographie d’Arles (1997) auquel j’ai participé avec « Faire de l’image un monument » (AA.VV, Images et politique, Actes sud/AFAA, Arles, 1998.)

2. Explicitations. En s’intéressant hâtivement à un auteur aussi productif – les traductions en italien sont très nombreuses – on court le risque de le renvoyer à l’Hadès de l’oubli – comme c’est arrivé à l’ami commun Jean Baudrillard. Souhaitons un destin meilleur que les procédures expéditives d’embaumement pour : l’inventeur de la dromologie, le visionnaire véloce de la technologie, le théoricien des catastrophes, et absit iniura verbis, le massmédiologue.

Et surtout le Philosophe, une commande de la pensée dont Virilio ne s’est jamais emparé, du moins dans la tradition philosophique française, partagée entre Sartre et Merleau-Ponty d’un côté et Koyré et Bachelard de l’autre. Ni même philosophe de l’acception de l’anthropologie scientifique (Serres) ou de la philosophie empirique (Latour). Plus proche, le cas échéant, de Guattari, avec lequel il a vécu le mai 1968 Français – Deleuze était absent excusé ! – et selon lequel n’importe qui synthétisant des concepts était philosophe.

Plutôt que de le pendre au cintre protéiforme des pop-philosophes – qu’il aurait accusé volontiers de philo-folie – il vaut mieux lui reconnaître le rôle d’intellectuel dreyfusard.

Penseur fort, critique dans les contenus et essayiste dans l’écriture graphique – livres, revues, collections – et visuelle ; comme le prouvent les expositions importantes : « Vivre à l’oblique » (1970), « Bunker Archéologie » (1975),  « La vitesse » (1991), « Ce qui arrive » (2002), « Terre Natale, l’ailleurs commence ici » (2008-2009). Expériences visibles de pensée et d’un art Révelationnaire !

2.1. Un intellectuel marqué par la guerre. Fils d’un émigré italien, Virilio a vécu l’expérience de la Blitzkrieg allemande avant et après la disparition de la ville de Nantes sous les bombardements « libérateurs ». Guerre mondiale et destruction urbaine totale d’où il a tiré des prospectives sur le rapport de la vitesse et de l’architecture, sur la ville et la technique de guerre. Virilio qui a reçu en 1987 le Grand prix national de la critique architectural est avant tout un urbaniste, c’est-à-dire un architecte passionné par les arts de l’espace – le théâtre et la danse – et doté d’une vision culturelle internationale. Directeur de l’École spéciale d’architecture de Paris, son intérêt pour les bunkers allemands du Mur de l’Atlantique – le Walhalla des monolithes Bauhaus dans l’espace militaire – tient à son penchant pour la Caverne contre la Tour forteresse comme lieu primaire de survie et pour le béton comme matériel de résistance. Théoricien de l’Architecture oblique faite d’espaces intérieurs sans solution de continuité à travers l’enchaînement de plans obliques et horizontaux, il a construit à Nevers une église bunker (Sainte-Bernadette-du-Banlay) et il a influencé des archistars tel que Jean Nouvel. L’Obliquité est une tendance stratégique qui vise à fuir diagonalement l’opposition être vertical et horizontal, un idéogramme qui l’a mené petit à petit jusqu’à son contraire, à la dématérialisation contemporaine des virtualités.

Après l’expérience radicale et soixante-huitarde – Virilio occupe la Sorbonne et le Théâtre de l’Odéon – et la désillusion qui en suit, il fonde la revue « Cause Commune » avec Georges Perec, marqué par la guerre comme lui. Pour ces deux-là, Mai 1968 est plus un événement culturel que politique et son implosion remet en cause la realpolitik de la gauche et la certitude facile des lieux communs. En plein scandale du Watergate, Virilio analyse la configuration des édifices et dans ses enquêtes sur l’urbanisme il étudie le détournement des lieux – des églises qui deviennent des garages, des casernes devenues musées et des entrepôts transformés en théâtres. Mais surtout il souligne, avec Perec, l’Introduction de signes infra-ordinaires – ni ordinaires, ni extraordinaires – pour donner une langue et un sens à « l’anti-spectacle journalier dont les journaux ne parlent pas ». Même si Perec a adhéré dès 1967 à l’Oulipo, Virilio refuse de le réduire aux seuls jeux de langage et il montre du doigt la violence tragique qui habiterait aussi son propre travail. Pour lui le nouveau voyeurisme de Perec est – à la différence de Robbe-Grillet – celui d’un nomade urbain qui par l’écriture épuise sociologiquement et politiquement l’espace. Espèces d’espaces de Georges Perec (1974) est le premier tome de la collection « L’Espace critique », que Virilio publie chez Galilée pour réfléchir à une nouvelle branche du savoir qu’il a appelé Dromologie. Une discipline des trajectoires qui se substitue à la métrologie, à la géométrie des formes objectives, qui est nécessaire pour étudier le « omnicités » multimillionnaires, la catastrophe majeure du XXe siècle, que nous finirons par lâcher, selon Virilio, au même titre que les paysans ont abandonné les terres.

2.2 Après les années 68 la notion d’Événement s’impose, mise en lumière dans l’œuvre de Deleuze et de Guattari. Dans le paysage des événements, Virilio relève la dimension accidentelle due à l’accélération planétaire de la technique d’abord, des nouvelles technologies ensuite. L’accident, auquel il dédiera le regard transversal de ses recherches, n’est pas seulement l’absolue imprévisibilité de l’événement mais la défaillance : résultat inévitable mais inimaginable de tout savoir-faire technique. (« C’est le navire qui invente le naufrage ») ! Son attention aux accidents toujours nouveaux qui arrivent pour remédier aux accidents, l’achemine vers la définition d’Accident intégral, catastrophique : avec des points de rupture tels que Seveso, Tchernobyl, Fukuyama, la destruction des (détestées et babéliques) tours ! Les catastrophes sont les issues impliquées par le succès technique et non dans sa faillite : plus l’invention est performante et plus l’accident est traumatisant. L’extase de l’accélération qui marque de son allure de Golem la science et les arts techniques n’exige pas seulement un principe de précaution, mais aussi une nouvelle réflexion éthique et politique. Jusqu’à l’urgence de décroître et de désinventer (voir le cas du plastique et de l’automobile) ! D’autant plus que la progression de la technique dans les sociétés militaro-industrielles est toujours orientée, quand elle n’est pas dictée, par la logistique de guerre, par l’invention de prothèses meurtrières, déjà nucléaires et aujourd’hui cybernétiques. La guerre avance masquée par le free d’une interactivité libre et gratuite. Selon Virilio, les mêmes instruments de communication – du télégraphe à la photographie et au cinéma, du radar à internet – sont des dispositifs à dominante optique et électronique, homologués et empruntés aux techno-systèmes d’interaction stratégique. L’arsenal postmoderne, prêt pour l’emploi, compte désormais sur trois microsystèmes de bombe : nucléaire, informatique et génétique – la délibérée, sinistre mutation de la nature humaine.

2.3. La valeur de la vitesse dont Virilio reconnaît la découverte à l’avant-garde belliqueuse du Futurisme a guidé ses dernières observations (voir « Le Futurisme de l’instant » dans le premier numéro de Alfabeta, 2010). De l’espace au temps, de la typologie aux « nanochronologies » : les moyens de transport, les flux touristiques mettent fin aux temps locaux et aux jets lags.

Le rapport entre le Sédentaire qui sait toujours, équipé en communication, là où il se trouve et où qu’il aille et le Nomade, pas à sa place en tout lieu est en train de s’inverser.

Pour Virilio la synchronisation verticale temporelle pollue les distances et réduit la perception même de la Terre, dans sa dimension et son écosystème. C’est la racine du repeuplement planétaire en cours, diasporas contre lesquelles il est inutile de doter l’espace de murs (voir l’exposition « Terre Natale, Ailleurs commence ici », 2008-2009). La simultanéité crée de nouvelles inerties et de nouvelles incertitudes, pas seulement spatiales mais aussi temporelles – le terrorisme est en effet omniprésent. Dans ses dernières œuvres Virilio surligne le phénomène de la synchronisation instantanée des affects comme matrice des flux nouveaux et des rassemblements collectifs et politiques. L’émotion simultanée et en temps réel remplace tout compte fait les intérêts qui ont standardisé l’opinion publique des démocraties représentatives. La synonymie croissante de l’information et de la désinformation (voir les soi-disantes fake news) fait partie des effets de la mondialisation : « l’entreprise la plus vaste de transmutation des opinions publiques jamais essayée en temps de paix ».

Un « futurisme de l’instant », le « ici et maintenant » présentisme radical altère le sens de l’histoire d’une façon catastrophique, mais n’en est pas la fin. C’est une autre histoire, imprévue/accidentelle, dépourvue de la religion civile du progrès qui serait rajoutée au régime événementiel prévu par Braudel.

3. Cet œuvre multiforme et radical, récalcitrant par principe et en dehors des labels disciplinaires, a fait entrer en collision des critiques virulentes : le connu et dérisoire « canular de Sokal » contre lequel il se définissait critique d’art de la science et les pamphlets des sociologues selon lesquels Virilio, tel que son ami Baudrillard, n’aurait pas « eu lieu ». La défense bienveillante qui lui attribue le titre fouriériste de « visionnaire », en aggrave la position. À travers la rédaction de dossiers documentaires sur la technologie et la guerre, Virilio saisit les imprévus/accidents comme des signes qui anticipent des tendances et des présages d’orientations collectives en voie de réalisation : tel que le passage du regard de cyclope de la dictature orwellienne aux innombrables yeux de l’actuel capitalisme du contrôle. Empreintes digitales et oculaires, données ADN, drones, lecteurs de plaques d’immatriculations : de l’observation panoptique jusqu’à la trace la plus privée.

À l’inverse des modèles économétriques souvent voués à la faillite, Virilio balance des sondes et lance des alarmes : dans le monde pragmatique et néoréaliste des matter of fact il se voulait investi de questions ardues et de problèmes généraux ; il ne cherchait pas des réponses toutes faites et des solutions clés en main. La gêne provoquée par ses propositions d’un Musée des accidents, d’une Université du désastre, d’un Ministère de la planification temporelle, et d’inclure la Nuit dans le patrimoine de l’humanité était ironiquement calculée.

Le plus étonnant c’est le refus d’un trait idiosyncratique de son style : les néologismes. Virilio n’utilise pas des mots ou des images clé à soumettre à des moteurs de recherche. Il essaye, par des mots plus ou moins heureux, de prendre en charge des situations et des événements nouveaux, de mettre l’écriture au niveau des désastres infra-ordinaires qu’il recherche et devant lesquels la parole quotidienne est au point mort. Claustropolis, Dromosphère, Météopolitique, Mégaloscopie, Nanomonde, Postintimité, Télésubjectif, Trajectographie, mais aussi Colonisation de la téléprésence, Réalité diminuée, Reflex incondictionnel, Spectateur photosensible, Temps multifractale et ainsi de suite. Une écriture expérimentale qui dans son intention n’est pas différente des littératures de l’avant-garde et de l’action optiquement incorrecte des artistes – Baj, Beuys, Pollock, Turrell, etc. – que Virilio préférait puisqu’ils avaient quitté l’atelier pour le laboratoire.

À l’instar des expérimentateurs, Virilio avait le goût de la parole pénultième : il n’annonçait pas de malheurs ultimes, il était apocalyptique dans le sens « révélationnaire » du terme. Fervent catholique, il citait Paul de Tarse : « Espérer contre toute espérance » ou, d’une façon plus laïque, Winston Churchill : « Un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté ».

Paolo Fabbri

Sémioticien et professeur, Université de Bologne

Paolo Fabbri est un sémioticien italien contemporain, professeur à l’université de Bologne. Il a dirigé l’Istituto italiano di cultura de Paris (1992-1996). Il a également enseigné aux universités de Florence, Urbino, Palerme, à l’École des hautes études en sciences sociales et au Collège international de philosophie, ainsi qu’aux États-Unis, en Australie, au Canada, en Espagne, au Brésil et en Argentine. Il a été professeur à la Facoltà di Arte e Design, IUAV, Université de Venise.

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