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Le bunker dans le vocabulaire du littoral

Virginie Serna

Une commande, un livre, un ouvrage, un projet interministériel, un souhait, un challenge, un défi. Puis une obsession, un devoir à faire, une collecte de mots, un panier de termes, une épuisette linguistique, jeux de glossaires et jeux de mots. Et des envies de mer et de grains.

Voilà comment se décline aujourd’hui l’Engagement 104, mesure « h » du livre bleu du Grenelle de la Mer : élaborer un vocabulaire commun pour les acteurs et tout lecteur, pour mieux partager l’espace littoral, espace rare, fragile et convoité. Inscrit depuis 2015 dans les objectifs de la mission de l’Inventaire général du patrimoine culturel au sein de la collection des « Principes d’analyse scientifique », ainsi que dans la Stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte, le projet répond à une demande interministérielle forte. Écrire le littoral, insérer cette rédaction dans le souci méthodologique propre à l’Inventaire : définir avec exactitude, au sein d’un espace identifié, les termes utilisés tant dans la désignation des objets qui le composent, des sites qui le façonnent, que dans la description des biens patrimoniaux, matériels ou immatériels. Ni dictionnaire, ni lexique, ni glossaire, le « Vocabulaire du littoral » se veut un ouvrage ouvert, large, poétique et prometteur d’un littoral vertueux.

1 492 termes dont 1

Lorsque le « Vocabulaire du littoral » s’est mis en marche, l’œuvre de Paul Virilio a surgi rapidement, son œil, ses mots, sa posture, ses images. Le bunker, blockhaus, casemate, dans sa minéralité, figure majeure, grise, graniteuse et bétonneuse s’est imposé comme premier terme à consonance étrangère, rapidement suivi de shorre, slikke, slipway, paddle…

Dans ce brouhaha des 1 492 termes qui font littoral, les mots de la défense côtière forment chapitre. S’encastrant dans un sommaire déclinant formes et usages du Littoral, « La défense des côtes » associe génie civil et génie militaire. Le bunker y pose une ligne, une masse. « Arme d’obstruction » au même titre que les remparts, les blindages et le casque, le bunker se différencie selon Paul Virilio de deux autres types d’armes, « les armes de destruction (les couteaux, les flèches, les canons, les missiles) et les armes de communication (des espions et des signaux de fumée aux satellites espions ou de retransmission de télévision) ».

Mot de papier sur page de guerre, le terme se range aujourd’hui, entre Casemate et Station radar de surveillance. Un patrimoine tout en force, dont Paul Virilio en avait tôt décelé formes, rondeurs, angles, ombres et esthétique, leçon d’architecture et coiffe protectrice. Point d’agrafe sur le trait de côte du littoral, le bunker décline à l’envi ce qu’il aimait : « ce rapport à l’horizon et au point de fuite, né de l’optique et de l’appréhension géométrique des rayons lumineux ».

 

De consonance étrangère

Ainsi rangé, en terme descripteur, le terme déploie sous sa typographie en lettres capitales noires (niveau 1 oblige) une définition, un commentaire, un historique et une étymologie.

BUNKER – n.m., Réduit fortifié et enterré, à l’abri des projectiles de guerre.

De l’allemand Bunker, lui-même emprunté, au XIXe siècle, à l’anglais bunker « entrepôt à charbon dans une usine, soute à charbon dans un navire », le bunker devient la « soute où dorment les marins » puis « soute » puis « entrepôt », réemprunté à l’allemand au sens militaire. (allem. Soute) casemate ou abri (aujourd’hui en béton armé) servant de protection contre les tirs d’artillerie et les attaques aériennes. [Dictionnaire Hachette 1993].

Le terme Blockhaus (allem. Block : bille de bois, Haus : maison) est également employé : fortification militaire, construite en bois ou en pierre, comptant généralement quatre côtés ou plus, servant de poste stratégique ou d’observation à une petite garnison. [Encyclopédie Encarta, CD-Rom 1998].

Il se situe sous le terme CASEMATE N. f.

Dans la fortification classique et moderne, chambre voûtée à l’épreuve des tirs. Une casemate, également appelée bunker ou blockhaus, est un local, souvent partiellement enterré, d’une fortification, d’un fort voire d’une tranchée. Suivent alors, en petites capitales bleues d’autres termes formant cohorte descendante, petite armée sémantique, ghilde de biens culturels, horde de maçonneries, à leur tour grises, granuleuses, ferrailleuses et bétonneuses : mur antichar, cheval de frise, hérisson tchèque, tétraèdre anti-débarquement, porte belge, asperge de Rommel… Autant d’éléments qui inclinent leurs formes martiales sur un territoire de sable.

Architecture du littoral

En image, le bunker saute aux yeux, littoralement (sic !). Il appuie sa carcasse sur le sable mouillé, découpe l’horizon. Vide et plein, massif et simple, construit dans un but précis, architecture de guerre, il ne déguise pas son histoire. Caillou géant, amer, cairn, mur d’escalade, point d’horizon, lieu de mémoire, niche écologique, étape de randonnée, indicatif culturel, le bunker se partage, se départage, éclabousse en étoile, rebondit et dépose sa carcasse dans d’autres domaines. Point solide, il montre la guerre en temps réel, dans une profondeur de champ étonnante que permet la plage. Il raconte un autre littoral que celui de la villégiature. Masse lourde sur le trait de côte, il en accompagne le changement, se fait altération de falaise, rejet et débris, éboulis monstrueux. Il érige, en six lettres, un monde littoral à la renverse. Inversion du grain de sable, antinomie de la Villa balnéaire, belvédère à sa façon, digue à sa manière, ganivelle d’un autre temps, écueil et rocher peint, nasse à crabes et à tourteaux, yacht-clubs pour certains, lazaret pour d’autres, le bunker reste un point sur le littoral à jamais signalé par Paul Virilio.

Virginie Serna

Archéologue, conservateur en chef du patrimoine, chargée de mission à la direction générale des patrimoines, Ministère de la culture

Virginie Serna est archéologue, conservateur en chef du patrimoine, chargée de mission à la direction générale des patrimoines, ministère de la culture. Son parcours – CNRS, musée national de la marine, DRAC Centre Val-de-Loire — lui a permis de mener ses recherches sur le bateau, son espace de circulation et le paysage fluvial associé. Elle veille aujourd’hui aux liens entre Nature et Culture sur les territoires de l’Eau (réalisation d’un Vocabulaire du littoral, suivi des politiques publiques liées à l’eau) au sein de la Mission de l’Inventaire général du patrimoine culturel.

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