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Rencontre avec
Aline Pénitot

Portrait
Aline Pénitot -

Aline Pénitot est navigatrice, autrice de radio, compositrice et documentariste. Elle est une des rares femmes à avoir traversée le pôle nord magnétique à la voile. Elle s’est amarrée plusieurs années au studio électroacoustique de Pantin auprès de Christine Groult. Aujourd’hui, elle est compositrice électroacoustique, et autrice-productrice de documentaires pour France Culture et autres radios. Elle a notamment écrit et produit trois séries documentaires pour LSD, France Culture : "Oublier Moby Dick", "Le Sentiment Océanique", "Ce que les animaux doivent à la nuit". Elle écrit actuellement un livre sur le Sentiment océanique qui sera publié aux éditions Flammarion.


Le sentiment océanique, une relation intime au paysage

Nous avons rencontré Aline Pénitot à Belle-île, un matin du mois d’août. Nous avons échangé ensemble pendant deux heures, l’interview était très belle, pleine d’émotions, fines, subtiles et difficiles à retranscrire ensuite par écrit. Nous avons abordé sa recherche artistique, sa quête sonore pour essayer de comprendre le monde, sa fascination pour l’océan, le grand large, le chant des baleines, la puissance des vagues, l’immersion et la dissolution dans les paysages, le sentiment océanique, la mort, la vie sensible et tout ce qui se transmet sans les mots. En voici quelques extraits…

Interview réalisée le 29 août 2020, à Belle-île par Klima (Sophie et Marie).


Déconstruire les clichés liés à la mer

Klima : Bonjour Aline, peux-tu te présenter en quelques mots ?

AP : Je suis documentariste pour la radio et compositrice de musique électroacoustique. Je passe beaucoup de temps en mer où j’ai beaucoup navigué. 

Klima : Une humeur du jour ? 

AP : Tempétueuse. 

Klima : Nous avons quelques questions sur ton rapport à la mer. Où as-tu grandi Aline ? 

AP : J’ai grandi en Bourgogne, donc très, très loin de l’océan.

Klima : Quels sont tes premiers souvenirs du contact avec la mer, avec les profondeurs, le rivage ?

AP : Je me demande si ce n’est pas d’abord par la musique. Parce qu’en Bourgogne, là où j’ai grandi, il n’y a pas la mer. Par contre, Debussy a composé La Mer pas très loin. Et j’aimais beaucoup Debussy, déjà très petite. Alors je me demande si ce n’est pas des élans qui viennent plus de contacts artistiques que de contacts physiques avec la mer. En-tout-cas, cela a toujours été entremêlé.

Klima : A quel rivage es-tu attachée ou te sens-tu reliée ?

AP : Le Finistère sud, et plus précisément le sud du Finistère sud, la Réunion avec l’océan Indien et à jamais l’Arctique. Ça fait beaucoup de rivages…

Klima : Quelle est ta formation et comment en es-tu venue à faire ce que tu fais aujourd’hui ? 

AP : Alors j’ai plusieurs formations. Ma première formation, ça a été d’être mono de voile pour encadrer des colos l’été pendant que je faisais mes études. Puis j’ai un troisième cycle en science politique lié à la direction de projets culturels et une maîtrise de gestion des entreprises culturelles. Ensuite, j’ai bifurqué pour retourner au conservatoire (j’ai été flûtiste pendant très longtemps et puis j’ai abandonné l’instrument) et je suis retournée au conservatoire pour travailler la composition électroacoustique, j’y ai passé trois ans avec quelqu’un qui est la seule personne que je considère être un maître : Christine Groult. Donc, les formations sont entremêlées.

Klima : Alors comment te définis-tu aujourd’hui, comme compositrice et documentariste ?

AP : Compositrice est un terme compliqué à incarner. Je le revendique d’autant plus puisque je fais de la composition électroacoustique qui n’utilise ni l’instrument ni les notes, mais l’écoute des sons concrets. Les sons concrets, ce sont ceux que l’on fabrique nous-mêmes à partir d’objets qui font du bruit. Ils deviennent des objets musicaux. Il y a donc toute une démarche liée aux phénomènes sonores, qui est très phénoménologique. Et puis, à un moment, on a sorti les micros dehors et on a écouté la nature comme un objet de musique en tant que tel… Les oiseaux, les baleines, mais aussi le vent, les voitures qui passent, les industries, ou encore un train, qui ont un potentiel musical. Donc, ça, c’est vraiment ma démarche de fond. 

Et puis quand je fais un projet, il se trouve que je me documente beaucoup. Donc c’est devenu du documentaire. Ma démarche de fond est plus liée à l’artistique, le musical, le non-dit. La différence, elle est très importante, car une musique n’a pas forcément de narration, elle repose sur les sentiments, l’émotion. Un documentaire, c’est une démarche écrite avec du langage, les choses sont signifiées dans le langage. Alors que la musique ne signifie rien d’autre qu’elle-même, et c’est vraiment très différent.

Klima : Quel rapport à la mer cherches-tu à transmettre à travers ton travail ?

AP : Je suis beaucoup allée en mer quand j’étais adolescente, puis jeune adulte. J’avais une grande envie de naviguer. Et sur les pontons ou à l’école de voile des Glénans par exemple, on était souvent là pour faire la cuisine et pas forcément pour être skippers. Il fallait beaucoup, beaucoup, beaucoup batailler pour avoir une place sur un bateau…

J’y ai aussi vu toute une image de la mer, des océans, de ceux qui y travaillent, de toute l’iconographie ou des récits transmis, que je trouvais tellement pauvres par rapport à ce que l’on y vit vraiment. Ça racontait toujours des combats par rapport à des éléments ultra durs, et des lieux à conquérir. Moi, j’ai quand même traversé deux fois l’Atlantique. J’ai traversé le pôle Nord magnétique à la voile et on est très peu de gens, et très peu de femmes, à avoir fait ça. Et je l’ai fait parce que je me suis arrachée de la Bretagne. Je me suis arrachée de cette iconographie, de ces représentations, pour essayer d’aller trouver d’autres choses qui relient au paysage. Car l’engagement dans la mer était pour moi entravé par l’idée que c’était forcément quelque chose de rude à vivre. Mais c’est bien sûr, aussi générationnel, c’était lié à des métiers de marin qui pouvaient mourir en mer. Ça vaut aussi pour les espèces animales et ces deux siècles de massacres dont on nous parle, par exemple. 

Alors maintenant, j’essaye vraiment de trouver une autre manière de vivre et ressentir l’océan, émancipée de tout cela. Il y a une foule de nuances à vivre, à ressentir et à raconter sur les océans. Et les femmes ont plein de choses à dire sur ces questions-là.

Klima : Qu’est-ce qui te pousse à choisir tes sujets ? Comment est-ce que tu tisses en fait autour de tes premières idées ?

AP : Il y a une idée, quelque chose au départ, mais je pense que ça commence à fonctionner quand tout ce que j’avais tracé au départ est complètement foutu en l’air ! Quand j’ai suffisamment avancé dans ce que j’étais en train de chercher pour en être retournée. Maintenant, je le sais quasiment dès les cinq premières minutes quand je rencontre un personnage, par exemple pour un documentaire, ou quand je commence des prises de son pour la musique concrète. C’est-à-dire que la personne et moi, on a suffisamment de complicité ou d’altérité pour qu’à un moment donné, on puisse aller plus loin et parler des profondeurs.

Par exemple, j’ai une anecdote, j’ai travaillé sur un projet pour France Culture qui s’appelle Les Pacotilleuses, et qui est lié aux femmes qui passent d’île en île dans les Antilles pour trimballer de la marchandise. Et je connais bien les Antilles, j’y suis allée plusieurs fois et j’ai lu beaucoup d’auteurs créoles. Mais on pourrait aussi dire que je ne connais rien des Antilles, c’est tout aussi vrai. Quand on commence à mettre un doigt quelque part, plus on en apprend moins on en connaît. Et je m’étais dit, pour aller tendre le micro, ça va être très compliqué, il est possible que tout ce que je sais soit faux.

Donc, pour ce projet, je suis d’abord partie au Sénégal. Je me suis arrêtée sur une île où des femmes vendent de la marchandise dans la rue. J’ai passé beaucoup de temps avec elles, notamment une famille avec une matriarche. Et la matriarche que j’ai rencontrée dans la rue me raconte tout un tas de choses et à un moment elle me dit « Moi, je suis très fière d’avoir l’eau et l’électricité dans ma maison ». Et puis on continue à travailler avec ses filles et à se retrouver pour manger un petit bout de poisson grillé ensemble. Et puis elle m’invite chez elle. Mais en fait, il n’y avait ni l’eau ni l’électricité. Alors le lendemain, je lui demande : « Quand je t’interviewais l’autre jour au micro, tu m’as raconté quelque chose qui n’est pas vrai et moi, je t’ai crue ». Et elle m’a répondu « Tu n’as rien compris, je ne t’ai pas raconté ce qui était vrai, je t’ai raconté ce que tu étais capable d’entendre en arrivant ». Ça m’a bouleversée, cette phrase est l’une des leçons que j’ai prise de la vie. Tout mon processus, je dirais que c’est d’apprendre à entendre, et ça vaut pour tous les projets.

Échanger, dialoguer, chanter avec les baleines

Klima : Pourquoi as-tu voulu dialoguer, rentrer en conversation avec les baleines ?

AP : La plupart des baleines viennent près du bateau quand on est en mer, donc au départ, je n’ai pas vraiment cherché à rencontrer des baleines. J’ai plutôt cherché à faire de la voile, à naviguer beaucoup et longtemps. Si l’on compte en temps cumulé, j’ai passé plusieurs années en mer, presque trois ou quatre. Et il y a toujours des cétacés qui viennent proche du bateau, il se passe alors quelque chose de très beau et chaque rencontre est très singulière. Donc je n’ai pas cherché à dialoguer avec les baleines, ce sont les baleines qui sont venues à moi et à tous les gens qui partent en mer.

Par exemple un souvenir qui pourrait illustrer ces rencontres sur un bateau, un soir où il n’y avait pas de vent, et ça faisait plusieurs jours qu’on subissait de ne pas être en mouvement et ne pas avoir d’élan, moi, j’étais en quart de nuit et j’étais seule dehors, j’en avais marre. Et là, il y a un dauphin qui est resté avec moi pendant trois heures et le dauphin se met là où on est sur le bateau. Il reste à niveau, enfin avec moi en l’occurrence. Et autant j’en apprends maintenant des salaces sur les dauphins, parce que c’est pas du tout l’espèce gentille et sympathique comme l’histoire de Flipper le Dauphin. Autant là, il y a un individu dauphin qui a été très sympathique et qui m’a scannée et colonisée pendant 3 heures. Et il y a quelque chose de l’ordre du ressenti qui se passe à ce moment-là, qui est probablement un sens qu’on a, qui n’est pas trop développé, et qui fait qu’il y a une relation hyper intense. Après cette rencontre nocturne, je suis ressortie remontée comme un coucou pour toute la fin de la traversée.

Klima : Tu crois que ça t’a rechargée ? 

AP : Je peux parler des émotions et de la réalité de ces émotions pour moi. Il y a une altérité très profonde qui s’est jouée là. Mais comme toute personne qui a rencontré des cétacés, on essaye de trouver des mots pour raconter cette relation et on pêche tous… 

Les baleines m’intéressaient dans le renversement des représentations sur l’océan. Contrairement à ce que dit Hermann Melville, elles n’attaquent pas les humains, c’est arrivé une fois, en 1930. C’était une baleine blanche qui s’appelait Moby Dick et ça a donné ce grand roman qui est très beau et magnifique. Mais c’est très plombant dans les représentations d’avoir quelque chose d’aussi important, un colosse comme ça dans la littérature, mais qui est faux, c’est-à-dire les baleines n’attaquent pas les humains.

Klima : Cela me fait penser à Baptiste Morizot, qui a tenté de rentrer en dialogue avec les loups, en imitant leurs hurlements. Les loups lui répondaient, même s’ils savaient certainement que c’était un humain, ils jouaient quand même le jeu pour se répondre l’un l’autre. Ta recherche avec les baleines pourrait être une analogie en mer de cette même quête.

AP : Notre manière d’être à l’autre, avec un énorme A, c’est-à-dire en incluant les non-humains pour aller vers les questionnements sur le vivant, ces questions sont abyssales. Il y a un nombre de questions qu’a ouvertes Morizot et d’autres avant lui, qui sont magnifiques. Le renversement des rapports de domination de l’homme sur la nature doit être fait très vite. C’est-à-dire que tout notre rapport au vivant est lié au fait que l’on ait enseigné, pensé, réfléchi, incarné, ingéré, le fait que nous sommes intelligents et que nous avons le pouvoir sur la nature. Or, ce n’est pas certain que l’on est plus intelligent qu’une baleine, ou plus futé qu’un ours. Simplement, on a utilisé des outils et fabriqué une sorte de nature augmentée. On a intégré le fait que l’on domine le monde, et on est en train d’en mourir. Ce qui n’est pas très grave, par ailleurs. Si les gens meurent, si l’humanité s’en va, c’est quoi le problème ? À vrai dire, moi, je ne suis pas croyante, si l’humanité s’en va de cette planète, je ne trouve pas ça grave.

Klima : Peux-tu nous parler de ta collaboration avec les scientifiques dans cette recherche de dialogue avec les baleines ?

AP : Je travaille de manière maintenant étroite avec trois scientifiques : Olivier Adam, qui est bio-acousticien, Fabienne Delfour, qui est éthologue, spécialiste des cétacés et des comportements des cétacés et des animaux en mer en général, notamment sur la question de l’intelligence du rapport entre les humains et les animaux, qui a écrit un bouquin magnifique qui s’appelle Est ce qu’on demande aux dindes ce qu’elles pensent de Noël ? Et Nadia Sénéchal qui est à l’université de Bordeaux et qui travaille sur la mesure des vagues en période de tempête, et la réponse de la plage.

En science, ce qui est très important, c’est cette chose appelée « le protocole ». C’est-à-dire que les scientifiques agissent avec un protocole, ainsi, la manière d’acquérir des connaissances, de la donnée, est répétée et calibrée dans un protocole. Moi, quand Olivier Adam et ses collègues font du playback avec les baleines, ça me met en colère, parce qu’il n’y a pas de questions d’altérité, par exemple. Mais ils ont besoin de ça pour un certain nombre de choses et c’est beaucoup plus long, que ce que je fais de manière « punk et trash », c’est-à-dire jouer, avoir un dialogue et avoir une écoute de ce qu’il se passe sous l’eau. Je ne fais pas de protocole et ça ne peut pas être répété. 

Klima : Par exemple, quand tu as joué le son de cet opéra sous l’eau pour la baleine, ce n’était qu’une fois cette nuit-là ?

AP : Avant d’en arriver là, il s’est passé mille et une choses. Par exemple, la première fois que j’ai compris que ce dispositif pouvait fonctionner, j’étais à La Réunion, Olivier Adam était à Madagascar. À la première, deuxième, troisième sortie, quand il s’est passé quelque chose en mer avec les baleines, je lui ai écrit en disant, « C’est dingue, elles sont vraiment en train de changer le leitmotiv, la structure de la phrase ». Et il m’a envoyé un mail direct en disant « Repère là où elles jouent et répète ». Et je lui ai répondu « Ça, c’est ton boulot, moi, je vais faire autre chose ». Et donc, du coup, l’acquisition de connaissances qu’on peut faire en tant qu’artiste n’a rien à voir avec ce que peuvent faire les scientifiques, même si je me base sur l’état de la connaissance scientifique qu’on a et les dernières publications. 

Je n’ai pas de fonction particulière, je fais quelque chose qui s’appelle de la musique, dans l’eau, avec des chanteuses, c’est tout en fait. La musique n’est pas un langage narratif, c’est un langage émotionnel. Donc, effectivement, on échange de l’émotion. C’est aussi pour ça que je fais la différence entre l’écriture musicale et l’écriture documentaire. 

Klima : Peux-tu nous raconter ces moments d’interactions et d’échanges avec les baleines ?

AP : En fait les interactions avec les baleines, elles ont duré en moyenne 40-45 minutes, mais pendant 40-45 minutes il se passe beaucoup de choses. Je pars avec une interface où j’ai un nombre de sons assez grand, classé en typologie, morphologie et qui sont donc issus du travail qu’on a fait au basson que j’ai enregistré, décortiqué et toute une banque de sons qui s’appelle « Pulse », qui sont des sons pulsés, des ronronnements. 

Par exemple, le ronronnement des chats, qui est une espèce domestiquée, a adapté le ronronnement au plaisir humain. Donc, en fait, le chat ronronne pour nous faire plaisir. C’est vraiment quelque chose que l’on ressent. La vibration quand on caresse le chat, mais aussi le son, qui est un son de fond de cordes vocales. En chant, aux États-Unis, on parle d’une Vocal Fry. Les baleines pour des raisons anatomiques font ça très, très bien.

Et là, j’ai commencé par faire un son pour lui signifier que j’arrivais, certainement très maladroitement, quand elle produisait un son, je faisais le même, la même unité sonore. Et puis parfois, j’oubliais de jouer pour voir ce qu’elle faisait. Et quand elle changeait de son, je changeais aussi. Donc, pour moi, on se signifiait chacune qu’on s’écoutait. 

Puis à un moment, je décide de poser ma cervelle, comme lorsque que l’on joue une partition et que l’on ne voit même plus les notes, quand cela se passe directement entre ce qui est écrit et l’instrument. Là, c’est un peu ça. Puis, la baleine nous emmène vers un son pulsé, un ronronnement. Et elle ne joue plus que ce son, ce ronronnement. Et nous, à ce moment-là, sur le bateau, on est effondré, ça nous touche tellement… Ce son, c’est immense, c’est tellement bouleversant. 

Et quand on a beaucoup ronronné ensemble, au bout d’un moment, j’ai eu envie de la laisser repartir dans son océan et pour la remercier, même si je ne sais pas si elles se disent merci entre elles les baleines, mais pour les remercier, j’avais envie qu’elles entendent quelque chose de très beau venant des humains, et pas juste une imitation un peu maladroite de ce qu’elles font elles. Alors j’ai choisi ce chant, a cappella, un chant païen du tout début de l’écriture musicale. Et là, on l’a joué trois fois, elles ont ronronné jusqu’au bout et ça a été complètement fou… Voilà, ce qui s’est passé pour le moment avec les baleines. Mais on va développer ça parce que c’est un début, on voudrait aller beaucoup plus loin que ça.

Klima : Quels sont les échanges entre ce que tu expérimentes et les recherches des scientifiques ? Est-ce que cela nourrit la recherche entre vos champs disciplinaires ?

AP : Alors en fait, moi, j’ai vraiment une démarche électroacoustique. Donc ce qui m’intéresse, c’est la question phénoménologique, typologique, morphologique à l’intérieur des sons, pour nous permettre d’écouter de plus en plus en profondeur. Et il se trouve qu’Olivier a disséqué des baleines échouées et a beaucoup travaillé sur le générateur, il commence à comprendre la manière dont le système laryngé des baleines fonctionne, et comment elles génèrent du son. Et c’était à un moment où j’avais fait une découverte à l’oreille, justement en travaillant sur des questions typologiques, morphologiques, qui était une ressemblance très, très grande entre les chants de baleines et le basson. De sorte qu’en fait, ni Olivier, ni moi, ni les bassoniste, ne savaient reconnaître si c’était le son de la baleine ou du basson une fois que les deux sons étaient entremêlés. Ça, c’est vraiment la découverte de départ.

Puis, un an et demi après, je retourne voir Olivier et il me dit « Je suis en train d’écrire un article sur l’anatomie du générateur, je vais te faire un dessin pour voir ce que ça veut dire pour toi, ce qu’on est en train de découvrir ». Il avait une demi-heure entre ses deux cours à Jussieu, et il me fait un dessin rapide. Et je lui dis, « c’est fou ce que tu me racontes, parce que c’est quoi la distance du système laryngé là ? ». Et il me dit « c’est 1 mètre 50 », et je lui réponds « oui, c’est la taille du basson, avec les deux perces à l’intérieur, et il y a deux cartilages qui vibrent et ça c’est l’anche double du basson ». Et puis maintenant, on travaille aussi sur la question des multi-phoniques, et la question de l’intention. Donc on avance comme ça, toujours ensemble, on est en questionnement ensemble. 

Se dissoudre dans le paysage – ressentir le sentiment océanique

Klima : Nous avons quelques questions liées au sentiment océanique sentiment sur lequel tu as déjà travaillé dans tes séries documentaires. Nous aimons beaucoup la recherche du philosophe australien Glenn Albrecht, qui travaille sur nos liens à la nature, il a cherché à traduire certaines émotions en inventant de nouveaux mots. Il a notamment inventé le mot en d’ « endémophilie », l’amour porté à des paysages endémiques, une mer, un horizon ou un sommet de montagne, ou le mot « uteria » qui désigne ces instants précieux ressentis lorsque nous sommes immergés ou avalés par un paysage. Tu t’es intéressée à la particularité du sentiment océanique à travers tes projets, notamment à celui lié à la barre d’Etel avec le violoncelliste Vincent Courtois, peux-tu nous en parler et définir ce sentiment ?

AP : En fait, je voudrais rebondir sur le mot « avalé », parce que c’est tout ce qu’on a imputé à la baleine, via le mythe du prophète Jonas (c’est l’un des rares prophètes qui a fait partie des trois grandes religions.), donc Jonas était en mer, sous une tempête de dingue, il se retrouve à l’eau et une baleine l’avale. Il reste alors plusieurs jours en gestation dans le ventre de la baleine puis il resurgit. Donc, pour moi, la baleine est complètement liée à la question du sentiment océanique. Et pour moi, le sentiment océanique, je pense que j’y suis depuis que j’ai un an et que j’allais lécher du sel sur l’eau de la mer en Corse en allant gambader vers le rivage. Et donc, j’ai toujours eu ça en questionnement. 

En fait, c’est une copine qui m’a parlé de ça il y a 5 ans, on était en train de faire un road trip en van en Galice et on a passé trois semaines à ne parler que de l’océan. Cette amie, c’est Laurie Peschier-Pimont, qui est chorégraphe et qui conclut la série documentaire. Et pour moi, le sentiment océanique ça m’est tombé dessus violemment, sans crier gare. C’est quelque chose que l’on ressent ou que l’on ne ressent pas, il y a des gens qui n’ont pas ce lien et qui vivent d’autres choses avec la nature. Et pour moi, qui viens d’une culture anti-cléricale, mécréante, etc., c’est quelque chose dont on ne parlait jamais, et je pense que c’est un sentiment dont les gens parlent peu. C’est-à-dire, on part voir un paysage, il y a un moment de contemplation, et puis on rentre et finalement, on parle d’autre chose. 

Et il y a un moment, pendant une traversée en mer, il y a quelque chose de l’ordre psychique qui s’est ouvert et qui a été très clair. On avançait jusqu’aux Antilles, le temps était clément et j’étais bien. Et il y a une nuit où j’ai rêvé que je le volais, j’étais devenu un oiseau et j’étais vraiment en train de voler. Je me réveille, j’étais contente, j’avais volé toute la nuit, c’était très apaisant. On était sur le bateau dans un système de trois quarts, donc ça veut dire qu’on avait un moment où on pouvait dormir, un moment où on pouvait être éveillé et un moment où on était à la manœuvre en tant que responsable du bateau. Et le lendemain de ce rêve, je me suis adossée au mât pour regarder un peu l’océan et j’allais possiblement m’endormir dehors, et là, j’ai compris que j’avais intégré tous les mouvements possibles du bateau par rapport aux vagues, à la houle et au vent, avant même que ça arrive. J’avais tout d’un coup une conscience très précise de là où j’étais sur l’océan. Et il faut se rappeler que c’était à une époque où on avait des GPS qui n’étaient pas du tout développés comme maintenant, donc c’était assez flou. Mais là, j’avais vraiment conscience de où j’étais dans le mouvement de l’océan et de où j’étais dans la rotation de la terre, assez dingue. Puis, mon corps s’est détaché du bateau, je n’avais rien pris, hein, j’avais juste bu du thé et mangé des bananes. Du coup, il y a eu un moment de dissolution et là, j’avais juste 20 ans et j’ai commencé à me poser plein de questions liées à cette expérience-là que je n’arrivais pas vraiment à comprendre, ni à expliquer, ce sentiment de dissolution dans un paysage.

Et c’est en faisant la série sur le sentiment océanique pour France Culture que j’ai choisi d’en reparler avec des gens, avec un gros travail sur le choix des personnes, pour choisir des personnes qui ont une relation très forte aux paysages et qui savent en parler. Même si ce n’est vraiment pas facile à verbaliser, c’est comme passer de l’autre côté. Alors pour les apnéistes, c’est évident, ou les femmes que j’ai choisies pour parler du grand large, c’était évident aussi. Et puis il fallait qu’ils puissent aussi parler de la mort, parce que c’est un ressenti qui est très, très proche de la mort : expérimenter la dissolution, c’est-à-dire que l’on n’est plus en soi, on est ailleurs…

Klima : Mon père a fait énormément de plongée, j’ai grandi avec tout cet univers et pourtant, il ne m’en a jamais parlé. Mais je pense que c’est un sentiment qui peut aussi se transmettre sans parole. Je sentais qu’il avait un amour pour les profondeurs des mers qui était beaucoup plus grand que pour nous, et qu’à choisir, c’était certain, il aurait choisi de plonger dans les fonds. Il avait une fascination tellement grande, et là, il se sentait chez lui, très, très profond. Mais ça, il ne m’en a jamais parlé, ça ne se transmet pas en paroles, ça se transmet sur d’autres niveaux de perception, certainement. Ça me fait penser à ce que tu décris… Mais revenons-en à Étel et au sentiment océanique alors ?

AP : Étel concentre beaucoup de choses de l’ordre du sentiment océanique dans un certain nombre d’étapes psychiques. C’est-à-dire qu’il y a à la fois le rapport au danger, à la mort, à la puissance, parce qu’il y a la barre qui, historiquement, a avalé des hommes et des bateaux et a fait des morts. Et c’est un endroit énergétique très, très fort, avec un point de vue depuis le sémaphore qui est fascinant en tant que paysage. Et par contraste, la plus grande douceur, le grand calme presque utérin de la rivière qui est derrière. Cela permet aux personnes qui habitent cet endroit d’avoir l’expérience au quotidien de ce paradoxe entre le grand danger, la grande puissance et la grande douceur, le refuge quasi utérin. 

C’est en réfléchissant avec Vincent Courtois sur un projet sur l’océan qu’il m’a parlé d’Étel, de ce paysage et des gens qui y habitent. Donc on part voir les gens, on va voir la rivière, la ria d’Étel et l’océan. Et Vincent me racontait son histoire intime avec la barre d’Étel et le moment où il a réussi à passer la barre et de ce que ça a changé dans sa vie. Il me racontait « son » sentiment océanique par rapport à sa vie, à la manière dont il entrait en musique, son engagement, et son amour des gens. 

D’ailleurs, je suis partie plusieurs fois interviewer des gens à Étel et on est tombé sur des perles. Le premier que j’ai interviewé, j’étais encore en repérage et je ne l’ai pas eu au micro. C’est un kayakiste qui vient faire du kayak sur la barre d’Étel, donc c’est très dangereux. On parle, on parle et je relance le sujet sur sa façon d’être en mer, et il me dit exactement ce que tu viens de décrire à propos de ton père. Il dit « quand je surfe la vague, je hurle ! C’est loin et personne ne m’entend hurler de plaisir. Il ne faut pas le dire à ma femme parce que c’est plus fort que quand on fait l’amour ensemble ». C’est ça que j’avais envie que les gens racontent, avec leur maladresse, leur pudeur, et c’est le plus beau en fait, voilà, c’est tout. D’ailleurs dans la série radiophonique, il y a un garde du littoral qui dit « Le paysage, c’est un membre de ma famille ».

Klima : Oui, cela rejoint effectivement ce qui nous intéresse dans ton approche, parce que tu proposes un autre rapport à la mer, une autre façon de rentrer en contact avec ce qui est différent de soi, notamment dans le choix de tes personnages qui ont tous développé des perceptions et des relations spécifiques avec le paysage, les éléments qui les entourent.

AP : En composition et en documentaire, je travaille aussi la question de la subversion. Comment, à partir de quelque chose qui est partagé communément, on peut le questionner, le renverser et en voir la force ? Par exemple, sur le sentiment océanique en faire quatre heures de radio où on écoute plus d’une vingtaine de personnes nous en parler, c’est aussi renverser l’idée qu’on soit seul face à ce sentiment. Tout d’un coup, on va collectivement, à plusieurs centaines de milliers d’auditeurs et d’auditrices, partager le fait qu’il y a des gens, et donc aussi soi, qui peuvent se retrouver devant un paysage, et être dissolus dans le paysage et le grand Tout. Donc ce n’est plus seulement ma manière d’en parler qui compte, qui peut être très personnelle, mais plutôt de partager plusieurs manières de se relier aux paysages.

Klima : Et pourquoi tout à l’heure, tu as relié le sentiment océanique à la mort ? Tu as l’impression qu’il faut qu’on tue une certaine partie de la perception que l’on a habituellement pour pouvoir percevoir ce sentiment océanique ?

AP : En fait, la mort, c’est une énigme, il n’y a pas de réponse. Moi, mon expérience, ça a aussi été d’aller loin en mer et de voir des moments où je n’étais pas sure de rentrer, par rapport aux tempêtes, par rapport à la puissance des éléments, par rapport à tout un tas de choses. Et après, comment je rentre avec ça à terre ? Jusqu’où on va aller dans notre rapport au paysage ? Le paysage n’est pas fait pour nous, il est globalement hostile. Même si, en France, en Europe, en milieu tempéré, on ne va pas forcément mourir en allant dehors ou en passant une nuit dehors, même en plein hiver. Alors qu’en fait, c’est très rare sur la planète d’avoir des endroits où l’on n’est pas en milieu hostile dehors, il n’y en a pas beaucoup. Il faut qu’on soit ensemble en société pour arriver à vivre dedans, et ça, pour moi, c’est ce qui nous permet de vivre. Et la mort, elle est là dans la nature et il faut faire avec.

Klima : Alors quelques dernières questions plus courtes. En temps difficile quel serait ton territoire ou ton lieu refuge ? 

AP : En fait, maintenant les paysages, ils sont là où que je sois, donc du coup, ça va. Parfois, il y a un peu trop de monde, trop d’infos, trop de bruit, trop de trucs et il suffit juste d’être au calme dehors et ça va mieux. Et pendant le confinement, je pense qu’on a tous à un moment dans les premières semaines, voulu se rappeler les paysages où on a été, il y a des souvenirs comme ça qui sont revenus. Alors maintenant, en fait ça va, je me balade avec mon refuge. 

Klima : Oui, je ressens ça moi aussi. Et pour revenir à ce que tu disais de la mort liée au sentiment océanique, moi, je ne le ressens pas de la même façon, mais je sens par contre, que lorsque parfois, j’ai envie de mourir, c’est ce lien aux paysages qui peut me faire tenir, ce lien aux paysages naturels que l’on peut ressentir partout. 

AP : Oui, c’est le paradoxe, la vie et la mort, elles fonctionnent ensemble. Il n’y a pas la vie « ou » la mort.

Klima : Si tu avais un lieu à préserver sur les rivages, lequel ce serait ? 

AP : Mais en fait, il n’y a pas de lieu spécifique à préserver sur les rivages. C’est un écosystème global qui s’appelle la planète. On retrouve cette question par exemple avec la problématique des aires marines protégées, mais en fait ça n’a pas de sens, il faut protéger tout l’océan. Il ne peut pas y avoir de choix, tout est important. 

Klima : Si tu avais des antennes de langoustines, tu aimerais capter quoi ? 

AP : Mais j’ai des antennes de langoustines, ce sont mes micros ! Ça veut dire que je me suis augmentée, plutôt comme une cyborg, pour aller capter un peu plus de choses. Donc moi, j’ai des micros avec des membranes qui vibrent. Je pense « micro » la moitié de la journée, pour avoir des membranes qui vibrent le plus finement possible.

Klima : Et si tu étais un autre être vivant qui peuple notre terre ? Ça peut être un animal, une plante ou même un rocher. Tu serais quoi ? 

AP : Je suis les baleines, parce qu’elles m’apprennent à écouter. Et j’espère qu’une partie de mon altérité fait partie d’une autre espèce. Mais comme, je suis le rocher dont j’oublie le nom, qui en bas du sémaphore d’Étel, et qui au fur et à mesure que les tempêtes augmentent s’érode. J’en fais partie, il fait partie de ma vie et je fais partie de la sienne, je le raconte à d’autres et donc il fait partie de la vie des autres aussi. C’est comme un écosystème, moi je ne suis pas toute seule, je suis traversée par ce qui m’arrive, qui me rencontre, et je le fais rencontrer à d’autres.