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Shishmaref, l’île qui fondait

Jean Richer

Une fonte du pergélisol à vue d’œil

Shishmaref est un village inupiak situé au nord du détroit de Béring sur une petite île large de moins de 1 kilomètre et longue de 4,5. Un village isolé de 563 habitants, sans eau courante, qu’on ne peut joindre que par avion depuis Nome, la ville la plus proche, à 200 kilomètres au sud. Les explorateurs russes qui y ont débarqué en 1816 lui ont donné le nom du navigateur Glieb Semenovich Shishmarev mais y ont été retrouvés des vestiges archéologiques remontant au XVIIe siècle, preuve d’une occupation plus ancienne. La plupart des familles inuits vivent de la chasse, de la pêche et de la cueillette.

Or, le pergélisol sur lequel repose le village fond à vue d’œil, entraînant la chute soudaine des constructions les plus vulnérables. Depuis une trentaine d’années, la température en Alaska a augmenté de plus de 4 °C et la banquise a fondu de près de 10 %. À l’instar de Shishmaref, une vingtaine de villages sont en grave danger et à terme, on estime que 184 des 213 villages esquimaux vont disparaître.

Pendant la saison des tempêtes, en octobre novembre, l’île n’est plus protégée par les glaces, des pans entiers de la côte, sapés par la base, s’effondrent en bloc : en 40 ans, la côte a reculé de 60 mètres et la plage de sable fin où on jouait au base-ball ou au « foot esquimau » n’est plus qu’un souvenir. Les vagues s’attaquent maintenant au village lui-même.

L’île est menacée par l’érosion depuis les années 1950 mais le changement climatique a considérablement exacerbé le problème. Certains animaux disparaissent, d’autres font leur apparition. Les ours polaires cherchent le froid de plus en plus au nord, les poissons du lagon se font rares mais les caribous se sont installés en masse dans la région, tout comme les insectes inconnus jusqu’alors.

Les esquimaux aiment à rappeler que le réchauffement n’a pas été créé par leur mode de vie : à Shishmaref, il n’y a ni routes, ni usines. De 2005 à 2009, l’État de l’Alaska a dépensé 27 millions de dollars (24 millions d’euros), pour protéger les rivages de l’île sans que cela ne soit suffisant.

Vouloir partir mais finalement rester ?

En 1973, suite à deux tempêtes particulièrement dévastatrices, les habitants avaient décidé de s’installer sur le continent. Mais ils avaient fini par changer d’avis et choisi de construire une digue de sacs de sable. En juillet 2002, les habitants ont à nouveau voté le principe du déplacement du village. Les villageois espéraient pouvoir faire glisser leurs maisons à 20 kilomètres de là, sur un site appelé Tin Creek situé à l’intérieur des terres. Mais, deux ans plus tard, le projet a été abandonné car des études de faisabilité ont révélé que l’avenir du nouveau site, lui aussi situé sur le pergélisol, était hypothéqué.

En 2016, un nouveau vote serré a emporté la décision de la communauté inuit pour un déplacement vers la terre ferme mais il faut d’énormes moyens financiers : environ 180 millions de dollars (160 millions d’euros).

Un projet de déménagement

Les coûts de la construction, dans ces régions quasi polaires, sont énormes. Il faudra bâtir des maisons, des bâtiments publics, une piste d’atterrissage… L’État de l’Alaska a mis au point un projet consistant à réaliser des études de terrain (archéologie, bathymétrie de lagune), estimer les coûts de la relocalisation et identifier les options de financement. Le projet est en cours d’élaboration. Des travaux sur le terrain, notamment des relevés bathymétriques, devraient avoir lieu à l’été 2019. Le document final doit être achevé en avril 2020.

Les habitants ne peuvent plus attendre et 14 de maisons ont déjà été déplacées depuis 1997. Soulevées par des grues, les maisons de bois sont posées sur d’imposants skis puis des tracteurs les font glisser sur la banquise. Mais l’île perd entre 82 cm et 2,71 m par an en moyenne, et jusqu’à 7 m après des tempêtes exceptionnelles. L’urgence climatique est là. Le ministère de l’Intérieur américain a apporté une aide à la construction d’une digue, par le biais de son bureau des Affaires indiennes et le ministère du Logement et du Développement urbain américain a accordé une subvention pour la construction sept maisons… La communauté va-t-elle réellement déménager ?

En guise de conclusion provisoire

Avec le changement climatique, la question n’est plus de savoir si une énorme tempête nécessitera un jour une évacuation d’urgence, mais quand cela arrivera et personne ne sera autorisé à revenir sur l’île après l’évacuation. L’administration fédérale américaine trouverait bien sûr plus simple de reloger ces Esquimaux dans les petites villes voisines, même si l’idée fait peur aux habitants de Shishmaref qui veulent garder leur identité native.

Approfondissements

PRI story
Shishmaref Relocation Road Planning and Environmental Linkages (PEL) Study de l’État de l’Alaska

Jean Richer

Architecte, urbaniste et géographe, Ministère de la culture, DRAC Nouvelle Aquitaine

Après avoir été étudiant de Paul Virilio et diplômé de l’École spéciale d’architecture de Paris, Jean Richer s’est spécialisé en urbanisme. Il a été lauréat du Palmarès des jeunes urbanistes en 2010 pour son travail sur l’urbanisme temporel. D’abord chef de groupe « ville, innovation, architecture » au Cerema Normandie Centre, il est aujourd’hui architecte des bâtiments de France en Charente Maritime. De ces différentes expériences, il a développé une expertise sur les relations entre architecture, paysage et climat. Président de l’association Atelier de recherche temporelle, il vient de fonder avec Sophie Dulau, l’ONG Klima engagée dans l’adaptation littorale au changement climatique.

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